Roger Blackburn

Une triste fête des Mères

CHRONIQUE / C’est épouvantable ce que vivent nos vieilles mères avec cette pandémie qui les confine, qui les isole, qui les a esseulées, qui les rend anxieuses et qui les attriste. Elles sont prisonnières de la COVID-19 et d’un système de santé qui a perdu notre confiance.

Des mamans se retrouvent seules sur le chemin de la fin, dans les CHSLD, dans ce dernier virage où on aurait tant besoin de se faire tenir la main. Quelle tristesse que de voir rôder la mort dans ces corridors, une mort qui arrivera plus vite que prévu, et ce, sans le support des proches.

Quel sort injuste pour les mamans qui ne reçoivent presque plus de soins, qui ont perdu l’appétit, qui ont renoncé à continuer, qui se laissent aller... et qu’on laisse aller !

Comme ça doit être désolant pour les mamans qui ne voient plus leurs enfants et leurs petits-enfants !

Tout ça me rend triste. Des enfants et des mamans, c’est fait pour prendre soin l’un de l’autre. Normalement, ça devrait être comme dans la chanson Une chance qu’on s’a.

Les gros becs mouillés

Je pense à ma vieille mère qui aurait 102 ans cette année. Elle est décédée subitement à l’âge 88 ans, d’une belle mort sans souffrance, dans sa maison, entourée de ses enfants.

Ça m’aurait arraché le coeur de devoir lui parler à travers une fenêtre, elle qui me donnait toujours un beau gros bec mouillé sur la joue, en me prenant la tête entre ses deux mains, quand j’allais la voir. « Comment ça va mon gars ? », me disait-elle, en me flattant doucement la joue, avant de mettre ses mains plissées sur mes épaules pour me regarder dans les yeux avec son beau grand sourire.

Elle me faisait signe de m’asseoir près d’elle, dans la chaise du curé près de l’entrée, avant de se caler dans sa chaise berçante, dans le coin du salon. Cette chaise où elle m’a bercé jusqu’à l’âge de 12 ans. Cette chaise où elle a bercé mes enfants pour les endormir, en leur chantant Le petit bonheur de Félix Leclerc. Cette chaise où elle a bercé tous ses petits-enfants, qui lui rendaient visite régulièrement. Cette chaise où ma fille se faisait bercer par sa grand-mère en lui épilant les poils du menton avec une petite pince à sourcils.

Cette chaise où elle a tricoté des paires de bas ; cette chaise où elle a fait du crochet, pour mettre de la dentelle autour des napperons qu’elle avait tissés au métier ; cette chaise où elle a reprisé des bas avec une ampoule pour épouser la forme du talon ; cette chaise où elle prenait des nouvelles de nous ; cette chaise où elle préparait ses réunions de l’Afeas ; cette chaise où elle se berçait en écoutant Femme d’aujourd’hui, animée par Aline Desjardins.

Elle a prié toute sa vie pour ne pas souffrir avant sa mort et ses prières ont été exaucées. Je ne sais pas ce qu’elle aurait fait en cas de pandémie. Je crois qu’une grande tristesse l’aurait habitée. Ses enfants – elle en eut 14 – étaient sa plus grande richesse, qu’elle disait.

Privées de leur richesse

Plusieurs mamans et grands-mamans sont privées de leur richesse à cause de cette pandémie. De nombreuses vieilles mères souffraient déjà de solitude dans leur milieu de vie. « On ne se fait pas beaucoup de nouveaux amis après 60 ans », me faisait remarquer un proche récemment.

Les vieilles mamans, avant ce foutu virus, comptaient sur des bénévoles, des clowns thérapeutiques, des aides-soignantes, des infirmières et d’autres employées pour égayer leur vie. Elles réussissaient à avoir un brin de conversation, à sortir ses vieilles photos, à se faire prendre par la main, à parler de leur vie passée, à s’informer, à prendre des nouvelles ou à se faire demander « Comment ça va aujourd’hui » ? Il y avait un peu de réconfort, malgré le manque de ressources.

Du jour au lendemain, tout ça s’est effondré. Nos vieilles mères se sont fait dire « Envoye à maison », « Restez chez vous », « On fait tout ça pour vous », « C’est pour vous protéger ».

On comprend tous que la Direction de la santé publique veut éviter de surcharger les lits d’hôpitaux et que les personnes âgées sont plus vulnérables à la COVID-19.

On était tous d’accord avec ça, au début, mais on ne croyait jamais que tristesse et détresse allaient s’ajouter aux conséquences de ce virus qui cause tant de chagrin.

Les images des vieilles mamans qui pleurent et qui envoient la main à leurs enfants à travers une fenêtre ont autant d’impacts que les images des patients à l’hôpital.

Comment peut-on vous souhaiter une bonne fête des Mères dans ce triste contexte ? Je vous souhaite qu’on trouve une façon pour que vous puissiez donner des becs mouillés à vos enfants et à vos petits-enfants, que vous puissiez les bercer, que vous puissiez donner et recevoir plein d’amour, et ce, le plus vite possible.

Je trouve ça triste quand vous me racontez que vous êtes allés voir votre mère et que vous m’écrivez: « Dimanche, on a souhaité bonne fête à maman. On était la gang sur la pelouse et elle était sur son balcon au 2e. »