Denis Tremblay et Réjean Bergeron étaient heureux de rencontrer Ammar Shamoon (au centre) après deux années de démarches avec Immigration Canada.

Une famille irakienne à Chicoutimi

CHRONIQUE / Une famille de réfugiés irakiens a immigré à Chicoutimi dans la nuit de mardi à mercredi. Les huit membres de la famille, les deux parents, leurs cinq enfants et la grand-mère sont partis de Beyrouth, au Liban, où ils vivaient en exil depuis quatre ans, vers Istanbul, en Turquie, pour finalement atterrir à Montréal mardi soir.

J’accompagnais Réjean Bergeron et Monique Simard de Chicoutimi, le couple qui a entrepris le parrainage privé des réfugiés avec Denis Tremblay de la paroisse Sainte-Anne. Le comité d’accueil avait loué un autobus Intercar pour se rendre à Montréal et ramener la famille irakienne à Chicoutimi, dans une maison entièrement meublée qui les attendait et où ils pourront vivre pour au moins un an.

Cette famille irakienne est partie de Beyrouth, au Liban, où elle vivait en exil depuis quatre ans.

Fatigue et émotion 

Le vol avait deux heures de retard et les réfugiés ont mis quatre heures à remplir les formulaires d’Immigration Canada. Malgré les six heures d’attente à l’aéroport Pierre-Elliott-Trudeau, la rencontre entre le comité de parrainage et les réfugiés s’est faite avec des sourires, des étreintes et beaucoup d’émotion dans le corridor d’arrivée des passagers, même si l’épuisement pouvait se lire sur les visages.

Il faut dire que les parrains de cette famille de réfugiés sont habitués d’attendre. Ça fait deux ans qu’ils font du démarchage pour accueillir les victimes de l’État islamique (Daesh) qui a détruit leur demeure et leur village.

« En 2014, je constatais les horreurs commises par l’État islamique en Irak et ça me touchait. Je venais de perdre mon fils, il y a quelques mois, et je me questionnais sur le sens de la vie et je me demandais qu’est-ce que je pouvais faire pour aider et me rendre utile dans ce genre de situation internationale où l’on se sent impuissant », me raconte Réjean Bergeron lors de notre longue discussion à bord de l’autobus en direction de Montréal mardi après-midi.

« J’ai fait quelques démarches auprès de la communauté syrienne de Montréal, mais pour eux le Saguenay c’est loin et ils veulent rapatrier les membres de leur famille auprès d’eux et ils étaient peu enthousiastes à ma démarche », se souvient-il.

En 2016, Réjean Bergeron, qui fait l’élevage d’alpagas à Chicoutimi-Nord, entend ensuite parler d’une famille syrienne qui s’installera à Jonquière. « J’ai pris contact avec Daniel Jean, responsable du dossier à la paroisse Saint-Dominique, et nous avons entrepris nos démarches d’un parrainage privé par la suite. Nous avons été mis en contact avec Mario Brisson, un père jésuite de Montréal originaire d’Arvida qui s’est occupé de trouver une famille intéressée à immigrer à Chicoutimi », explique celui qui a passé les deux dernières années à multiplier les démarches de parrainage avec sa conjointe, qui a aussi consacré beaucoup d’énergie à ce dossier.

La grand-maman, Salma Alquas Hanna, a reçu des fleurs à son arrivée au Canada.

Choisir Chicoutimi

Mario Brisson était aussi à l’aéroport pour accueillir les familles irakiennes qui arrivaient à Montréal mardi soir. Une dame d’Immigration Canada est venue rencontrer les familles d’accueil pour les remercier de leur patience, car ils ont dû traiter les dossiers de 17 familles de réfugiés irakiens qui étaient à bord du vol en provenance d’Istanbul, « Ça fait partie de la mission des Jésuites d’aider les réfugiés. Nous avons accueilli plusieurs centaines de familles ces derniers mois », a informé celui qui a des contacts avec des jésuites partout dans le monde pour trouver des familles d’immigrants.

« Au début de notre démarche, nous devions héberger une famille de quatre personnes. Notre comité devait garantir un montant de 22 000 $ pour subvenir aux besoins des réfugiés pendant un an. Je venais de prendre ma retraite, mais j’avais encore beaucoup de contacts sur les chantiers de construction. J’ai rencontré 125 entreprises et j’ai réussi à amasser l’argent nécessaire pour le parrainage. En cours de route, nous avons appris que finalement ce serait une famille de huit qu’on devrait accueillir », raconte Réjean Bergeron.

« Quatre ou huit, ça ne posait pas problème, nous sommes propriétaire d’une maison centenaire sur nos terres qui est inoccupée depuis deux ans et elle peut accueillir facilement une famille de huit », fait valoir celui qui offre généreusement le logis pendant un an, une maison que sa conjointe Monique Simard a eue en héritage de sa famille, il y a quelques années. « Ils seront nos voisins immédiats et ce sera plus facile pour nous de veiller à ce qu’ils ne manquent de rien », met en relief Réjean Bergeron en concluant avec une phrase que lui dit sa conjointe le soir : « dans la vie, on dort mieux quand on sait qu’on a donné. »

Premier contact entre Monique Bergeron et Anwar à l’aéroport de Montréal.

+ LA PAIX ET LE BONHEUR

Quand la famille de réfugiés irakiens a quitté l’aéroport Pierre-Elliott-Trudeau afin se taper cinq heures d’autobus pour retrouver leur maison d’accueil, le père savait où était Chicoutimi. L’ambassadeur du Canada au Liban lui avait déjà montré à quelques reprises sur la carte à quelle distance de Montréal et Québec se situait la région du Saguenay, en lui demandant s’il était bien sûr de son choix.

L’autobus a quitté l’aéroport montréalais à 1 h du matin. Le père Ammar Shamoon (38 ans), son épouse Nawal Habash (38 ans), leurs filles Anwar Alqas Hanna (18 ans), Farah Alqas Hanna (16 ans), Rimi Alqas Hanna (13 ans), Malak Alqas Hanna (4 ans), le garçon, Polus (10 ans) et la grand-maman Salma Alqas Hanna (61 ans) étaient tous souriants et heureux d’être au Canada, malgré les 40 heures de déplacement depuis leur départ.

Rencontre entre les parrains chicoutimiens et les réfugiés irakiens à l’aéroport de Montréal, une première rencontre après deux années de démarches administratives.

Une famille tissée serrée

J’ai vu à l’aéroport une famille tissée serrée. Chacun prend soin de l’autre, soucieux de montrer sa reconnaissance à l’étranger qui les accueille, des gens souriants qui semblaient heureux de se retrouver dans un pays de paix. « Que Dieu vous bénisse pour votre présence », a dit la grand-mère, une chrétienne orthodoxe, en recevant un bouquet de fleurs en guise de bienvenue.

J’ai vu un père attentionné qui jetait toujours un oeil protecteur sur ses proches tout en rencontrant le comité d’accueil, le premier à aider le chauffeur d’autobus à entrer les valises dans la soute à bagages. J’ai vu des enfants polis, vous cédant le passage devant une porte, je dirais disponibles et prêts à vivre en paix et à être heureux.

Quand l’autobus a fait son entrée sur la 175 dans la Réserve faunique des Laurentides, il neigeait des peaux de lièvre. Alors que tout le monde dormait, j’ai vu le père, une lampe de poche entre les dents, dans la noirceur de la route, faire le tour de tous les membres de sa famille pour ajuster les couvertures, entrer les jambes qui dépassaient dans l’allée et redresser les têtes trop penchées pour s’assurer que son monde était confortable. Le père irakien a passé une partie du voyage sur la 175 debout devant son siège à regarder la route, impressionné par la chaussée enneigée qui se dressait devant l’autobus.

Les voyageurs sont arrivés au centre d’élevage d’alpagas à 6 h du matin. La maison ancestrale attendait la famille de réfugiés. Les lits étaient montés, des produits de base se trouvaient au frigo et dans le garde-manger. Les valises encombraient l’espace, il était temps de les laisser se reposer.

En arrivant dans leur maison offerte gentiment par Monique et Réjean Bergeron, le père Ammar Shamoon, de religion chrétienne orthodoxe, a suspendu des images saintes qui reposaient dans le grenier de la maison ancestrale de Chicoutimi-Nord.

Une intégration à se faire

« C’est un dossier très diversifié pour les responsables de l’immigration », a fait part Monique Bergeron dans l’autobus. « On doit considérer si la jeune de quatre ans ira à la garderie ou en maternelle. Est-ce qu’on inscrit le jeune Polus tout de suite à l’école ou si on prend le temps de lui apprendre à parler français ? Est-ce qu’on envoie les jeunes filles directement au cégep, ou si on les inscrit à des cours du soir pour parfaire l’apprentissage du français ? Il y a de nombreuses décisions d’intégration à prendre dans les prochains mois, tant pour les enfants que pour les parents », fait valoir la complice de la première heure dans ce dossier.

Quand je me suis présenté dans la nouvelle maison des Irakiens de Chicoutimi, le mercredi midi, j’ai vu le jeune Polus lancer un jouet en s’amusant avec le chien, j’ai revu Réjean Bergeron et Ammar Shamoon, qui n’avaient pas fermé l’oeil depuis leur arrivée, en train de fouiner dans les remises et les cabanons en faisant le tour de la propriété.

La petite fille des parrains chicoutimiens, Nelly, jouait avec la jeune Malak. La maison était déjà vivante. Ils m’ont invité à prendre le café avec eux au salon pendant que le père de famille me montrait les photos illustrant les dégâts des bombes de l’État islamique en Irak et les photos de son fils blessé par l’explosion de bombes.

Pour les parrains, il suffit d’espérer que cette famille restera au Saguenay pendant plusieurs années, pour ainsi démontrer que l’immigration, ça se passe aussi en région.