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Roger Blackburn
Le Quotidien
Roger Blackburn

Un sous-sol en cadeau

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CHRONIQUE / J’ai grandi dans un quartier du bas de la ville, à Chicoutimi, dans une petite maison de style Wartime, l’ancêtre de la Société canadienne d’hypothèques et de logement. Ces maisons avaient été construites pour loger les ouvriers qui travaillaient à l’usine d’aluminium Alcan, laquelle contribuait à l’effort de guerre pour les alliés. L’usine employait près de 16 000 travailleurs à la fin de la guerre.

Ce quartier, qu’on nommait le parc Caron, comptait sept petites rues en pente avec une dizaine de maisons, presque toutes semblables, de chaque côté de la rue. Dans ma rue, il y avait 17 maisons et 135 enfants.

La plupart des maisons n’avaient pas de sous-sol ; elles étaient construites sur un solage de béton avec un vide sanitaire. Au mieux, le vide sanitaire avait été creusé à la pelle pour y installer la fournaise du chauffage central, le réservoir d’huile et le chauffe-eau.

Dans notre petite maison, il y avait quatre chambres pour loger les 14 enfants, en plus de mes parents. Il y avait deux chambres au rez-de-chaussée et deux chambres à l’étage. J’ai passé mon enfance assis sur les genoux de ma mère ou sur le plancher du salon à écouter la télé ; il y avait toujours du monde sur le divan et les fauteuils.

Chez nous, les plus jeunes cédaient toujours leur place aux plus vieux.

Pour les repas, il y avait deux tablées et les plus jeunes s’entassaient sur un banc. J’étais le dernier de la famille.

Un petit espace vivant

Les maisons n’étaient pas très bien isolées, de sorte qu’il se formait du frimas dans le bas des murs et on devait gratter le givre dans le bas des fenêtres.

Chaque hiver, il fallait installer les châssis doubles, qu’on enlevait au printemps.

À Noël, la maison se remplissait. Mes frères et mes soeurs commençaient à avoir des blondes et des chums, sans compter les voisins et amis qui débarquaient pour prendre une consommation. Malgré le petit espace de notre demeure, ma mère décorait un sapin que mes frères avaient coupé dans le bois.

Je me souviens qu’on faisait des trous avec une perceuse pour ajouter des branches parce qu’il y avait des trous dans le sapinage. Ça prenait des heures à mettre les glaçons un par un sur les branches.

Je me rappelle d’une année. Je devais avoir 6 ou 7 ans, alors que mes frères et soeurs commençaient à gagner des sous. Il y avait tellement de cadeaux sous l’arbre qu’on avait de la misère à s’asseoir.

Souvent, mon père déballait ses cadeaux avant les autres parce qu’il travaillait à l’usine de minuit à huit, et la plupart du temps, il faisait des 16 heures dans le temps des Fêtes.

En haut de la rue, il y avait l’église Saint-Joachim, qui a été abandonnée et qui est en décrépitude aujourd’hui. Triste sort ! Mais quand j’étais jeune, le son des cloches faisait partie de notre environnement sonore et le 24 décembre au soir, il y avait trois messes. La messe de 7 h, la messe de 9 h et la messe de minuit. Les paroissiens venaient stationner leur voiture dans la rue, et on voyait passer tout le monde du quartier pour entrer et sortir de l’église. On savait qui partait avant la communion.

Les soirs de tempête, on sortait souvent pour pousser les voitures enlisées dans la neige. Quand on ouvrait la porte, un épais nuage de vapeur s’échappait à l’extérieur.

Le souhait de mon frère

Mais, un beau jour, je devais avoir 12 ou 13 ans, nous avons eu un sous-sol comme cadeau de Noël. Ça devait être à l’été 1973. J’aidais mes frères à pelleter la terre du vide sanitaire sous la maison, des travaux allaient se réaliser dans quelques semaines, la maison serait levée de terre et ils allaient couler des fondations en béton.

Un de mes frères était mort l’été d’avant ; il avait 16 ans. Il s’était noyé lors d’une fin de semaine de camping au lac Clairval.

Ma mère disait qu’il aurait tant aimé avoir un sous-sol dans sa maison et qu’il ne pourrait pas en profiter. Ce n’est qu’à l’âge adulte que j’ai appris que c’est grâce à l’argent des assurances, lors de son décès, qu’on a pu entreprendre des travaux pour construire un sous-sol.

Le plus festif des Noëls

On avait posé du tapis rouge à la grandeur du plancher et sur la footing (empattement de la fondation d’une maison), qui servait de banc pour s’asseoir. On avait recouvert la poutre du plafond et les deux poteaux avec du bardeau de cèdre. Ça faisait chic. J’avais passé tout l’après-midi à construire une crèche avec un village de petites maisons en prenant soin de cacher les fils du jeu de lumière sous le papier roche en plaçant une lumière dans chaque maison.

Je plaçais les moutons de plâtre d’un côté, avec les bergers ; les rois mages, de l’autre. Je plaçais les personnages de la crèche en essayant d’imiter toutes les représentations qui animaient mon esprit. J’avais empilé des petites boîtes de carton pour faire comme un village de montagne. Je trouvais ça beau.

Ma mère était descendue dans le sous-sol une fois la crèche terminée en s’exclamant « Oh que c’est beau ! » Ma mère trouvait beau tout ce que je faisais ; c’est elle qui a dû inventer le renforcement positif. J’étais bien fier et j’avais bien hâte à ce premier Noël dans le sous-sol.

Ce fut un des Noëls les plus festifs de notre famille. Mes frères et soeurs étaient pour la plupart âgés de 18 à 30 ans, de nouveaux petits-enfants s’étaient ajoutés ; ça avait fêté fort !

On s’est couchés tard et y en a qui avaient la langue verte d’avoir trop pris de crème de menthe.

C’est bête à dire, mais c’est grâce à la mort de mon frère que notre famille nombreuse a pu s’offrir un sous-sol en cadeau. On en parle encore aujourd’hui, de ce premier Noël dans le sous-sol. On s’en souvient tous ; ça fait partie de nos plus beaux souvenirs de famille.

Un sous-sol pour une famille nombreuse, ça pourrait faire un beau conte.

Repose en paix, mon frère.