Félix Lafrance donne des cours d’histoire au grand public et il amorce sa sixième session en septembre avec près d’une centaine d’inscriptions.

Un prof pour le grand public

CHRONIQUE / Félix Lafrance, 36 ans, d’Alma, professeur d’histoire, fait partie de ces enseignants précaires de niveau collégial qui ont cumulé les contrats d’année en année, de cégep en cégep, devenant des pigistes de l’éducation sans jamais avoir de poste à temps plein.

Après ses études, entre deux contrats, il a voyagé en Europe sur le pouce. « J’ai monté dans 1746 voitures différentes dans ma vie », confie-t-il dans une entrevue qu’il m’a accordée dans le confort de sa maison familiale. « Les gens m’embarquaient dans leur auto en me disant ‘je vais vous faire monter, car personne ne le fera, on ne fait plus d’autostop de nos jours’. Généralement je n’attendais pas plus que quelques minutes avant qu’un conducteur me fasse monter dans son auto », raconte celui qui se liait d’amitié avec les conducteurs et qui vivait chez l’habitant.

« Les seules dépenses que je m’autorisais étaient pour de la nourriture ou pour visiter des musées », détaille ce passionné d’histoire qui a eu sa première voiture à l’âge de 31 ans. « Cette façon de voyager m’a permis de constater que les gens s’ouvrent à l’étranger, aux inconnus et montrent une curiosité envers les autres, contrairement à ce que l’on pourrait penser », relate-t-il.

Des cours au public
Face à cette précarité d’emploi, Félix Lafrance a décidé, il y a deux ans, d’offrir des cours d’histoire à la population en général sans être dans un cadre scolaire. On peut comprendre que des gens s’inscrivent à des cours d’informatique, à des cours de cuisine ou à des cours de yoga comme loisir, mais des cours d’histoire, ça m’étonne un peu.

« Le premier cours que j’ai donné, il y a deux ans, à l’Odyssée des bâtisseurs à Alma, portait sur l’histoire du Saguenay-Lac-Saint-Jean et du Québec, c’était un projet pilote. J’ai reçu 30 inscriptions à 150 $. Pour le prochain cours, cet automne, Histoire des États-Unis, des débuts à 1945, j’ai déjà 90 inscriptions à 200 $ par personne. Le cours, à raison de deux heures par semaine pendant 12 semaines, se donnera à Saguenay, à Alma et à Roberval », fait valoir l’enseignant qui en est à sa sixième session de cours.

Intérêt pour l’histoire
« Les gens qui assistent à mes cours sont principalement de jeunes retraités de tous les domaines. Ce sont des hommes et des femmes qui s’intéressent à l’histoire de façon générale et se présentent pour assouvir une curiosité et approfondir leurs connaissances. Les participants n’ont aucun stress, il n’y a pas d’examen et pas de lecture obligatoire. Certains prennent des notes, d’autres écoutent les bras croisés, les gens posent des questions, ça tourne souvent en discussion, c’est très proactif comme rencontre », détaille l’enseignant qui a trouvé une nouvelle façon d’exercer son métier.

« L’histoire nous ramène souvent à l’actualité, ça permet de belles interventions entre les élèves. Il y a des participants très érudits qui s’inscrivent et qui en connaissent long sur l’histoire. Au début, ça m’intimidait, j’avais l’impression d’être un imposteur, mais au contraire, les interventions se font en toute humilité, ça permet d’approfondir et ça donne des échanges très stimulants sur le plan intellectuel », laisse savoir le professeur grand public.

Pour le plaisir intellectuel
« De nombreuses personnes ont aimé les cours d’histoire, durant leurs études, mais n’avaient pas le temps d’approfondir en raison des obligations quotidiennes et professionnelles. À la retraite, ils ont plus de temps et ils ont envie de satisfaire leur curiosité », dit-il.

Avec tout ce qui se passe dans l’actualité aux États-Unis, le contexte historique de ce pays devient encore plus intéressant à aborder. « La colonisation, les puritains, l’esclavage des Noirs, la Révolution, le système politique, la guerre de Sécession, la Dépression, le New Deal, Pearl Harbor, Hiroshima » font partie des thèmes abordés durant ce cours d’histoire.

« Les cours se donnent en après-midi, mais j’ai aussi une session le jeudi soir pour les personnes qui sont encore sur le marché du travail. J’ai dû m’ajuster à la demande, car de nombreux travailleurs ont manifesté de l’intérêt pour ces cours d’histoire », indique l’enseignant qui a renoncé à faire des remplacements au cégep.

Des profs laissés-pour-compte
« J’adore enseigner l’histoire, mon statut de travailleur autonome me permet de faire de nombreuses lectures à la maison et de documenter les projets à venir », dit-il. Félix Lafrance avoue que la présence de collègues enseignants lui manque un peu, mais son nouveau choix de carrière lui convient parfaitement.

Le prof d’histoire reste amer cependant face aux difficultés des jeunes professeurs à trouver un emploi à temps plein dans les cégeps. « J’ai des collègues qui sont précaires depuis 10 ou 15 ans. C’est profondément injuste, ils sont laissés-pour-compte par les syndicats et n’ont pas les mêmes conditions de travail. Je trouve ça triste pour la collectivité de ne pas faire de place à des jeunes dans la vingtaine qui montrent une belle vitalité et une candeur pour exercer leur travail à la fin de leurs études. La façon de nous exclure n’est pas très motivante à un moment de la vie où on essaye de s’installer dans un milieu et bâtir une famille », dénonce le père de deux enfants qui a dû opter pour le statut de travailleur autonome devant l’absence de débouchés dans l’enseignement collégial.

Pour ceux que ça intéresse, Félix Lafrance a un compte Facebook où l’on peut s’inscrire à ses cours d’histoire.