Saguenayensia présente L’Évolution du syndicat national des employés(es) de l’aluminium d’Arvida.

Syndicalisme de collaboration

CHRONIQUE / Ça fait longtemps que j’entends raconter que le militantisme syndical du Saguenay-Lac-Saint-Jean plombe l’activité économique et que ça freine certaines entreprises quand vient le temps de s’installer dans le royaume.

C’est une tout autre histoire que nous raconte le dernier numéro du magazine historique Saguenayensia sur L’évolution du Syndicat national des employés (es) de l’aluminium qui met en valeur 80 ans de relations de travail dans les installations de la multinationale Alcan au Saguenay-Lac-Saint-Jean.

Les deux auteurs, Pierre Deschênes, professeur en psychologie organisationnelle, et Patricia Maltais-Tremblay, doctorante en développement régional de l’UQAC, ont constaté que les relations entre patrons et syndiqués étaient animées par une volonté de collaboration et de respect, malgré quelques conflits majeurs. 

« C’est une fausse perception de croire que le syndicalisme est basé sur l’affrontement dans la grande industrie. Il y a eu plus de conflits dans la fonction publique qu’à l’aluminerie d’Arvida dans 80 années de relation de travail », fait remarquer Pierre Deschênes lors d’une entrevue après le lancement du magazine, mardi, à la Bibliothèque de Jonquière.

Relations de travail

« Ce sont les individus qui déterminent ou qui caractérisent des relations de travail. À travers mes recherches, j’ai pu constater que la coopération et le respect étaient des valeurs partagées tant par les travailleurs que par les employeurs », indique Patricia Maltais-Tremblay qui a participé activement à cette recherche sur l’évolution des relations de travail.

L’histoire des relations de travail à Arvida commence bien avant les premières coulées d’aluminium à l’usine d’Alcan avec la création du premier syndicat catholique en Amérique du Nord à la compagnie de pulpe de Chicoutimi en 1907, pour lutter contre l’envahissement du syndicalisme international américain. Ce syndicat a d’ailleurs donné naissance à l’ancêtre de la CSN en 1921, un mouvement qui a servi d’incubateur à la naissance, en 1937, du Syndicat national catholique de l’industrie de l’aluminium d’Arvida.

C’est le partenariat entre le magnat du tabac, James Buchanan Duke, et le roi du papier, William Price III, pour la construction d’un barrage hydroélectrique sur le site de l’Isle Maligne, sur la Grande Décharge près d’Alma. Le dirigeant d’Alcoa, Arthur Vining Davis, se porte acquéreur des droits pour finalement construire une aluminerie à Arvida.

Le krach de 1929 a fait passer le nombre de travailleurs de 1650 à 400 pour finalement reprendre les activités après cette crise économique avec 1760 employés en 1939. La première convention collective du Syndicat national catholique de l’industrie de l’aluminium d’Arvida (SNCIAA) a été signée en 1937. « Le SNCIAA est un des premiers syndicats catholiques qui a duré parce qu’il s’est implanté dans une culture organisationnelle de la multinationale Alcan qui tient compte du fait français et qui recherche une paix sociale avec la force ouvrière », indiquent les auteurs.

Les auteurs Patricia Maltais-Tremblay doctorante en développement régional de l’UQAC et Pierre Deschênes professeur en psychologie organisationnelle ont procédé au lancement du magazine Saguenayensia.

Grèves douloureuses

Une première grève éclate en 1941, alors qu’Alcan développe une industrie de guerre. Les employés réclament l’augmentation de leur salaire. « Après cinq jours, la grève est déclarée illégale selon la Loi sur les mesures de guerre. L’intervention de l’armée pour protéger les installations stratégiques d’Alcan en temps de guerre oblige les grévistes à accepter un règlement qui apporte une certaine satisfaction aux revendications salariales des employés », peut-on lire.

En 1957, on assiste à la pire grève des travailleurs qui a duré quatre mois. « Cet arrêt de travail fut difficile pour les travailleurs qui ont pris plusieurs années à se sortir de l’endettement provoqué par l’absence de revenu », indique le document historique.

Ma vieille mère me racontait que mon père devait 3000 $ d’épicerie au marché d’alimentation du coin de la rue. Mes parents avaient dû emprunter à la banque, après le conflit, pour payer cette dette. De nombreux épiciers ont dû composer avec plusieurs mauvaises créances, m’a raconté ma mère. « Ce fut le plus difficile des conflits pour les travailleurs », assure Pierre Deschênes, qui a reçu de nombreux témoignages de cette époque.

« Au terme de cette grève, les 7000 travailleurs de l’aluminium obtiendront un salaire de base de 1,68 $ l’heure et une convention collective qui servira de modèle pour l’ensemble des travailleurs de l’aluminium au Québec », peut-on apprendre sur le site Bilan du siècle, de l’Université de Sherbrooke.

L’histoire nous mène ensuite à la scission avec la CSN en 1972 et la création de la Fédération des syndicats du secteur de l’aluminium (FSSA). La CSN avait une tradition d’affrontement et ce n’était pas dans les valeurs des travailleurs et les employeurs d’Alcan qui souhaitaient travailler en collaboration.

L’histoire nous fait aussi découvrir le cheminement vers une paix industrielle et l’entente de stabilité opérationnelle et l’affiliation de la FSSA-FTQ avec les TCA aux débuts des années 2000.

Les travailleurs du secteur de l’aluminium vont sûrement se reconnaître à travers ce document historique. Les auteurs prévoient publier six monographies en lien avec la quarantaine d’entrevues de plus deux heures réalisées avec des travailleurs.