Reynald Du Berger, géologue-sismologue et professeur retraité de l’UQAC, a été au coeur du tremblement de terre du Saguenay de 1988.

Sismologue en guise de psychologue

CHRONIQUE / Vivre une perturbation naturelle est une sensation qu’on n’oublie pas. Le tremblement de terre du 25 novembre 1988 fait partie de ces événements. La plupart des gens qui l’ont vécu se souviennent où ils étaient et ce qu’ils faisaient, tout comme le déluge de 1996 et les attentats du World Trade Center, en 2001.

À 18 h 46, une secousse de magnitude 6,2 à l’échelle de Richter secoue le Québec et l’épicentre est situé à 35 kilomètres au sud de Chicoutimi avec une intensité maximale de VIII sur l’échelle Mercalli modifiée (MM). Sur le site de Ressources naturelles Canada, l’événement est très bien documenté et est considéré comme étant le plus fort tremblement de terre de l’est de l’Amérique du Nord depuis 1935, soit celui de Témiscamingue d’une magnitude 6,1).

Un ressenti différent

L’échelle d’intensité MM révèle très bien ce qui s’est passé. Tous n’ont pas ressenti la même intensité selon l’endroit où ils étaient. Voici comment l’intensité VIII (MM) est décrite : « Peur générale, près de la panique. Conducteurs d’automobiles en mouvement perturbés. Arbres balancent violemment, branches brisées. Éjection de petites quantités de sable et de boue. Changements dans le débit et le niveau d’eau des puits. Dégâts légers dans les structures spécialement conçues ; considérables dans les gros immeubles ordinaires, avec effondrement partiel ; très considérables dans les structures mal construites. Chutes de cheminées, colonnes, monuments, murs. Mobilier renversé. »

C’est à peu près ce que j’ai vécu. Quand le bang s’est manifesté, immédiatement, je savais que c’était un tremblement de terre. C’était trop fort et puissant pour que ce soit un camion dans la rue. Immédiatement, j’ai rassuré les membres de ma famille en leur disant : « Ce n’est pas grave, c’est juste un tremblement de terre. » Je n’avais jamais vécu de tremblement de terre auparavant, sauf la petite secousse les jours précédents.

Ça branlait de partout, les livres tombaient de la bibliothèque et la maison était secouée. Vous savez, ces meubles en mélamine en trois modules, très populaires à l’époque, avec des portes vitrées qui meublaient nos salons. Les vitres ont tremblé très longtemps et je serrais ma fille de trois ans dans mes bras en lui disant de ne pas s’inquiéter, que ça allait cesser bientôt.

Tout le monde dehors

Pour d’autres, ce fut moins violent comme sensation. Je me rappelle que ma nièce était au volant de sa voiture et n’a absolument rien ressenti. En arrivant chez ses beaux-parents, elle ne comprenait pas pourquoi tout le monde était dehors dans la rue et pourquoi son beau-père lui demandait de stationner sa voiture de façon à éclairer l’intérieur de la maison avec les phares à cause d’une panne d’électricité.

Les personnes plus éloignées ont ressenti une intensité MM VII, qui est décrite comme suit : « Alerte générale, tout le monde se précipite à l’extérieur. Souvent difficile de se tenir debout. Vibrations ressenties par les conducteurs d’automobiles. Arbres et buissons balancent considérablement. Vagues perçues à la surface des étangs et des lacs. Fait sonner les grosses cloches d’église. Les objets suspendus peuvent trembler. Dégâts négligeables dans les édifices bien construits, légers à modérés dans les structures ordinaires d’assez bonne construction, considérables dans les structures mal construites ou mal conçues. Quelques cheminées brisées, murs craqués. Chute de plâtre et de stucco en grande quantité, plusieurs vitres brisées. Bris des corniches sur les tours et les grands immeubles. Briques et pierres des murs délogés, mobilier renversé. »

On veut des sismologues, pas des psychologues !

« La population était traumatisée à l’époque. J’ai des amis pharmaciens qui vendaient des somnifères sans prescription pour aider les gens à dormir. Les services sociaux avaient mobilisé des psychologues pour aider les gens en difficultés. Sauf que les gens ne voulaient pas parler avec des psychologues, ils voulaient parler avec des sismologues », se rappelle Reynald Du Berger, géologue-sismologue et professeur retraité de l’UQAC qui a été au cœur de cet événement, même encore aujourd’hui.

« Pour rassurer les gens, j’avais organisé une soirée d’information à l’église du Christ-Roi pour expliquer ce qui s’était passé. Ça les avait rassurés. J’ai ensuite fait le tour des écoles pour rencontrer les jeunes et leur expliquer le phénomène. Des parents m’ont téléphoné pour me remercier, car depuis ma visite à l’école, leurs enfants arrivaient enfin à dormir. Mon collègue Maurice Lamontagne et moi sommes intéressés un peu plus aux aspects psychologiques du tremblement de terre, mais je ne connais pas d’études sérieuses sur ce sujet », relate le sismologue.

Un mystère pour la science

Encore aujourd’hui, le tremblement de terre de 1988 au Saguenay demeure un mystère pour les scientifiques. « On en connaît plus sur le sujet, mais il demeure un mouton noir de la séismologie. Cet événement a fait parler de lui partout dans le monde. Des scientifiques d’Ottawa, de New York et de la Colombie-Britannique sont venus ici pour comprendre ce qui s’était passé, ça nous a fait réfléchir. Pour ma part, le séisme de 1988 a bouleversé ma vie. J’ai donné des conférences dans différents pays dans la communauté scientifique », explique le professeur à la retraite.

Reynald Du Berger ne croit pas cependant qu’un événement de ce genre marque les esprits à long terme et que les gens se réveillent en sursaut quand un camion passe dans la rue 30 ans après.

« Mon expérience personnelle me laisse croire que les gens oublient les tremblements de terre. Après le séisme qui a détruit San Francisco en 1906, les gens avaient juré de ne jamais reconstruire à cet endroit. Dix ans après, la ville renaissait de ses cendres et on reconstruisait les bâtiments. Les gens oublient », conclut celui qui est la référence au tremblement de terre de 1988.