Les pêcheurs de la région ont hâte de pêcher le bar rayé dans le Saguenay et de le cuisiner pour la famille et les amis autour d'une bonne bouteille de blanc en plein coeur de l'été.

Signal d'alarme pour le bar rayé

CHRONIQUE / Le bar rayé est un poisson délicieux. On en retrouve dans le Saguenay depuis une dizaine d'années, mais il est interdit de le pêcher afin de permettre le rétablissement de cette population désignée en voie de disparition et protégée en vertu de la Loi sur les espèces en péril. Toute personne qui capture un bar rayé dans le Saguenay doit le remettre à l'eau immédiatement, mort ou vif, c'est la loi.
Comme les lois sont faites pour être défiées, certains pêcheurs ont pris la liberté de conserver leurs captures et de les cuisiner. Une chair blanche dépourvue d'arêtes, un délice pour le palais. J'en ai pêché en 2009 lors d'un voyage touristique en compagnie de journalistes à Virginia Beach aux États-Unis. Dans les restaurants du coin, on le nomme « rockfish », un « striped bass », c'est-à-dire du bar rayé. J'ai gardé un bon souvenir de cette partie de pêche et des bons repas de ce poisson au restaurant.
Les pêcheurs de la région ont hâte de le pêcher dans le Saguenay et de le cuisiner pour la famille et les amis autour d'une bonne bouteille de blanc en plein coeur de l'été. Ça va arriver un jour, il risque même de devenir une espèce vedette dans la rivière et le fjord. En attendant, on doit prouver scientifiquement son abondance.
Surprise et panique
Cet été, le bar rayé a causé une grande surprise en se pointant le nez dans les rivières à saumon tributaires du fjord. Il faut préciser qu'il n'y a jamais eu de bar rayé dans le Saguenay avant la réintroduction de cette espèce dans le fleuve Saint-Laurent par les biologistes en 2002 (en 10 ans, le ministère de la Faune a ensemencé plus de 6000 bars et plus de 15 millions de larves de bars rayés dans le fleuve pour réintroduire cette espèce disparue dans les années 1960). La présence du bar dans les rivières à saumon a semé la panique chez les gestionnaires des rivières à saumon et au sein des organismes de la faune de la région.
Les gens s'inquiètent de l'abondance de ce poisson qui se fait remarquer de plus en plus dans nos eaux. Mercredi, une coalition de 11 organismes liés à la pêche sportive lance un cri d'alarme aux gouvernements en se disant « excessivement inquiète de l'expansion massive de la population du bar rayé». « Les impacts potentiels de cette nouvelle dynamique nous font craindre le pire si des actions ne sont pas mises de l'avant rapidement par les autorités concernées » clame un des porte-parole de la coalition Dany Tremblay, aussi président de Contact Nature Rivière-à-Mars à La Baie.
« On fait confiance aux biologistes et aux chercheurs qui travaillent sur le dossier au bureau régional du ministère, mais il y a un manque flagrant de ressource devant l'urgence de la situation. La présence du bar rayé dans les rivières à saumon est une situation exceptionnelle et il faut réagir avec des moyens exceptionnels », insiste le porte-parole de la coalition.
Les organismes ont interpellé les élus pour que leur message se rende à Québéec et Ottawa. « Il faut qu'on intervienne rapidement dans ce dossier pour avoir le plus rapidement possible des interventions permettant de capturer des spécimens pour analyser le contenu de leur estomac et connaître son comportement et évaluer les impacts sur les autres espèces comme le saumon, le sébaste, la truite de mer et l'éperlan », martèle le gestionnaire de la rivière à Mars.
Scientifiques curieux
Les scientifiques sont à la tâche. « Visiblement nous sommes en face d'une population qui se rétablit plus qu'une population en déclin », convient le chercheur Pascal Sirois de la Chaire de recherche sur les espèces aquatiques exploitées à l'UQAC. « Je comprends l'inquiétude des gestionnaires de rivières à saumon et des pêcheurs sportifs. C'est un phénomène nouveau, il n'y a jamais eu de bars rayés dans le Saguenay et encore moins dans les rivières à saumon. L'espèce est très abondante et on constate le même phénomène sur la Côte-Nord, au sud du Labrador et au Nouveau-Brunswick », explique le scientifique.
« La semaine dernière, les biologistes du MFFP ont capturé 30 bars dans le Saguenay avec un permis scientifique. Nous sommes en train de faire l'étude des contenus stomacaux et jusqu'à présent nous avons trouvé beaucoup de crustacés (crevette, krill), de l'éperlan et très peu de salmonidés », fait savoir le chercheur.
« La présence du bar est un phénomène très intéressant, nous sommes présentement en train d'étudier les otolites des poissons qui portent la trace de leur naissance. Nous cherchons à savoir si les bars du Saguenay proviennent du fleuve Saint-Laurent ou de la rivière Miramichi qui connaît une importante progression », dit-il.
De l'avis des spécialistes présentement, la présence du bar dans le Saguenay n'aurait pas d'effet négatif notable sur le saumon. On estime que le bar du Saguenay est en train d'explorer le territoire. « Il vient dans le Saguenay pour une migration estivale et retourne dans le fleuve à la fin de l'été. Le bar a montré le même comportement dans les rivières à saumon en faisant une migration exploratoire pour ensuite retourner dans le Saguenay et dans le fleuve », fait valoir le scientifique qui continue de documenter le phénomène comme cela se fait dans le fleuve.
Pêcheurs et chercheurs
Ce n'est pas la première fois que pêcheurs et chercheurs ne sont pas sur la même longueur d'onde en ce qui concerne la faune aquatique. Les observations sur le terrain font partie des données qui éclairent les scientifiques dans leur recherche, mais il faut toujours être prudent avec la rumeur et l'anecdote.
Les membres de la coalition ont raison cependant sur un point: c'est qu'il faut dénoncer la lenteur avec laquelle le ministère des Pêches et Océans Canada fait preuve pour permettre aux scientifiques de collecter des données.
Les biologistes auraient dû avoir la permission de conserver les bars rayés en migration dans les rivières à saumon pour analyser ce qu'il y avait dans leur estomac au lieu de s'en remettre à la lourdeur de la loi sur les espèces en péril. De toute évidence, la capture de bars rayés dans nos rivières à saumon aurait été très utile aux biologistes et aurait pu calmer le jeu des pêcheurs sur le terrain qui se montrent inquiets face à l'ignorance.