Gisèle Levasseur, une vieille maman de 91 ans, est toujours là pour ses enfants.

Seize fois enceinte en 30 ans

CHRONIQUE / C'est la fête des Mères, dimanche. On a toujours le goût de témoigner notre amour et notre reconnaissance à ces mamans, à notre maman, qui sont, avouons-le, les pivots de la famille, le phare pour les enfants, celle par qui tout passe.
Les jeunes mamans sont très affairées aujourd'hui. Elles doivent consolider travail-famille, organiser la vie familiale, la garderie, le sport, les activités des jeunes, le suivi scolaire, les petits et les gros bobos, veiller à la préparation des repas et aussi s'assurer du bonheur de la famille.
J'ai rencontré une vieille maman de 91 ans, cette semaine, histoire de lui rendre hommage pour la journée des mamans et voir avec elle un peu comment ça se passait à son époque. Elle s'appelle Gisèle Levasseur et elle a accouché de 16 enfants, dont 13 ont survécu.
J'avais l'impression de parler avec ma vieille mère, une femme âgée avec toute sa lucidité qui ne l'a pas eu facile, au cours de sa vie, alors que son mari est décédé à l'âge de 51 ans. « Je suis tombée veuve à l'âge de 47 ans et j'avais 13 enfants à la maison dont un était encore aux couches. Je n'avais jamais conduit de voiture de ma vie, alors j'ai dû suivre un cours de conduite et trouver un travail pour nous faire vivre. J'ai travaillé pendant 10 ans aux cuisines de la Brasserie d'Arvida », raconte la dame.
Madame Gisèle habite sur la rue Lavoisier à Arvida, juste voisin de l'aluminerie de Rio Tinto. « C'était épouvantable de vivre ici à l'époque, à cause du gaz », dit-elle au sujet des émanations des cheminées. « Les enfants avaient le dessous des pieds noirs. Je n'avais pas de sécheuse, mais j'avais une laveuse à tordeur. Des fois, j'étendais une brassée de linge sur la corde à linge et je devais la détendre pour recommencer parce que les vêtements étaient noirs », raconte la dame en plaçant sa main sur sa tête en signe de découragement. Elle a connu la grève d'Alcan de 1957, qui avait duré six mois. « Les propriétaires d'épicerie nous faisaient crédit, c'était vraiment difficile », assure-t-elle.
Deux par lit, quatre par chambre
Évidemment, il fallait faire manger la marmaille. « Nous étions 14 au déjeuner, 14 pour dîner et 14 pour souper, tous les jours. Les enfants couchaient deux par lit, quatre par chambre sur des lits superposés. En 30 ans, j'ai été enceinte 16 fois. À cette époque, on se la fermait et on écoutait les curés qui nous visitaient chaque année pour voir si on attendait un enfant. Ce n'était pas mon choix d'avoir 13 enfants », témoigne la vieille maman qui compte aujourd'hui 22 petits-enfants, 23 arrières-petits-enfants et un arrière-arrière-petit-fils de trois ans. « Ma richesse », dit-elle.
Au cours de l'entrevue, je lui demande qu'est-ce qui lui a manqué le plus, au cours de sa vie. Elle répond : « Je n'ai pas eu le temps de penser à ça. Mais c'est surtout pour mon mari que j'étais déçue. Il était un artiste dans l'âme et il a dû gagner sa vie comme briqueteur-maçon à l'usine d'Alcan. Dieu sait qu'il haïssait son travail », relate Gisèle Levasseur qui s'en fait plus pour les autres que pour elle-même.
Elle confie cependant qu'elle aurait aimé avoir des moyens financiers pour faire éduquer ses enfants. « Nous étions pauvres et les enfants n'avaient pas terminé l'école que déjà ils avaient du travail. Alors ça leur permettait de payer une pension et de m'aider un peu. Je vous jure que ce n'était pas facile à la rentrée des classes », met en relief la vieille maman.
Quand on lui demande qu'est-ce qui lui a procuré le plus de bonheur dans sa vie, elle répond tout de go, sans aucune hésitation : « ma machine à coudre ». Je faisais tous les vêtements des enfants et aujourd'hui encore je fais du « patch-work », des courtepointes », dit-elle.
Plus de 100 personnes
La vieille maman recevra la visite de ses enfants, dimanche, pour la fête des Mères. « J'aime bien quand on me rend visite. Je les reçois tous une fois par année, dans le temps des Fêtes. On loue une salle et nous sommes plus de 100 personnes », fait-elle savoir.
À 91 ans, elle se dit prête à partir. « Mes enfants ne veulent pas, mais pour ma part je suis prête à partir. Tous mes enfants se sont placés dans la vie. Je suis aveugle, il me reste seulement 5 % de ma vision. Je ne peux plus voir le soleil, il y a des jours où ce n'est pas traître », confie-t-elle en pensant à ses deux enfants décédés à 66 et 42 ans. « Une mère ne devrait pas enterrer ses enfants », fait valoir la belle maman.
Chaque époque a ses réalités, mais Gisèle Levasseur considère que c'est plus facile d'être maman aujourd'hui qu'à son époque. « Au début de mon mariage, je travaillais pour Alcan, mais j'ai dû laisser mon emploi. Ce n'était pas bien vu une femme qui travaillait à l'époque. Les femmes devaient rester à la maison à élever des enfants », explique celle que ses frères et soeurs considèrent comme une femme très courageuse.