Roger Blackburn
Le Quotidien
Roger Blackburn
Louise Lebel, coordonnatrice de l’Association des parents d’adolescents de Chicoutimi, souligne le 25e anniversaire de l’organisme. ­
Louise Lebel, coordonnatrice de l’Association des parents d’adolescents de Chicoutimi, souligne le 25e anniversaire de l’organisme. ­

Secouer le pommier des valeurs parentales

CHRONIQUE / Il y a des adolescents qui commencent à manger le mastique autour des fenêtres. La pandémie se fait très lourde pour les jeunes qui ont besoin de sortir de la maison et voir des amis. Louise Lebel, coordonnatrice de l’Association des parents d’adolescents de Chicoutimi (APAC), peut en témoigner alors que l’organisation célèbre son 25e anniversaire de fondation.

« Les ados ont besoin d’exister en dehors de la maison, loin des parents, dans leur propre cercle d’amis. Pour eux, la COVID est une période très difficile. Au cours des deux dernières semaines, nous avons accueilli huit nouveaux parents pour des consultations, on ne voit pas ça d’habitude en décembre qui est généralement une période plus tranquille », dit-elle.

« Notre organisme accompagne les parents qui vivent des difficultés avec leur adolescent. C’est encore et toujours une période difficile pour les 10 à 25 ans, c’est une période complexe. C’est un âge où les jeunes commencent à humaniser leurs parents, ils doivent faire leur deuil de l’image qu’ils ont de leurs parents alors que le papa n’est plus le plus fort et que la maman n’est plus la meilleure maman du monde. Ils constatent que leurs parents ont des défauts et ils ont besoin de se distancier d’eux », met en relief celle qui a fait partie des fondateurs de l’organisme.

Une pandémie dure pour les ados

« La pandémie est très dure psychologiquement pour les ados qui doivent vivre à la maison avec leurs parents. C’est pesant et lourd tant pour les jeunes que pour les parents. À l’adolescence, les jeunes vivent la distanciation de leurs parents en passant la journée à l’école, en pratiquant des activités le soir, en participant à des activités de groupe. La distanciation des parents fait partie de leur cheminement vers la vie adulte », dit-elle.

« L’après-COVID nous réserve beaucoup d’inconnus. D’habitude, on donne des outils aux parents pour établir une bonne communication avec les jeunes, mais personne n’est outillé pour vivre ce qu’on vit présentement. On n’a pas de référence, on n’a pas d’expérience, c’est la première fois qu’on vit ça », fait ressortir celle qui a accompagné des milliers de parents d’ados dans sa carrière.

« La pandémie sera encore plus néfaste pour ceux qui vivaient déjà des difficultés. On s’inquiète pour la scolarité des ados. Le taux d’échec va passer de 10 à 30 %. Un ado seul chez lui, alors que les parents travaillent, va avoir de la difficulté à trouver la concentration et la motivation nécessaires. Un enseignement par Zoom n’est pas aussi valable qu’une présence en classe avec le professeur. L’après-COVID va être très difficile », estime la coordonnatrice de l’APAC.


« Avec les familles moins nombreuses, les ados ont plus de place pour crier haut et fort qu’ils veulent être traités comme des adultes et avoir plus de liberté. »
Louise Lebel, APAC

Nouvelle génération

En 27 ans, Louise Lebel a vu passer plusieurs générations de parents. « De nos jours, les ados vivent beaucoup d’anxiété. La vie avec leurs écrans est extrêmement rapide et ils ont accès à tout d’un simple clic et chaque message exige une réponse immédiate. Ils ont grandi avec des parents qui les ont souvent surprotégés, dans des familles peu nombreuses où tout tournait autour des enfants. Ils ont été moins confrontés aux échecs et traversent plus difficilement les difficultés », estime la spécialiste des relations parents-ados.

Pour ma part, quand j’étais ado et qu’un professeur nous réprimandait pour notre comportement, en arrivant à la maison, les parents en ajoutaient une couche par-dessus en étant solidaires avec les professeurs pour encourager le respect de l’autorité. Aujourd’hui, quand un professeur réprimande un ado, les parents demandent un rendez-vous avec le directeur de l’école pour dénoncer le prof qui a osé remettre un jeune à sa place. C’est la faute du prof, pas de l’enfant.

Forts pour l’argumentation

« À l’époque des familles nombreuses, les parents avaient moins de temps à consacrer aux enfants et il fallait que ça passe par là, les jeunes n’occupaient pas beaucoup d’espace. Avec les familles moins nombreuses, les ados ont plus de place pour crier haut et fort qu’ils veulent être traités comme des adultes et avoir plus de liberté », fait valoir Louise Lebel.

« Les ados sont les spécialistes de l’argumentation et les parents se laissent prendre au jeu et ça n’arrête plus d’argumenter. Quand on rencontre les parents qui vivent des difficultés avec leurs ados, on leur apprend à passer en mode explication, ça génère moins de conflits. On établit avec eux un plan de communication. C’est très souvent une bonne communication qui va faciliter les conversations, les interactions, ce qui va permettre de rester en lien avec les jeunes avant qu’il ne basculent dans le monde adulte », fait-elle valoir.

Vers un équilibre

« L’adolescence va toujours être une période difficile pour les parents et les enfants. J’ai l’impression qu’on se dirige maintenant vers un équilibre. Nous avons connu les deux extrêmes. Il y a eu l’époque où les enfants n’avaient pas beaucoup d’espace pour s’exprimer et qui se retrouvaient à l’usine à 18 ans pour ensuite fonder une famille, pour passer à l’époque des enfants rois élevés par des parents hélicoptères qui surprotègent leur progéniture en intervenant dans tout ce qu’ils entreprennent », donne-t-elle comme image.

« De nos jours, les parents confient leur bébé à des éducatrices des Centres pour la petite enfance, pour ensuite confier leur enfant à des professeurs au primaire et leur ado à des professeurs pendant les études secondaires, au cégep et à l’université. Pour plusieurs parents, il y a eu confusion des rôles, mais l’équilibre va se réinstaller », croit sincèrement celle qui doit composer régulièrement avec des cas lourds.

« Mais les ados vont toujours rester des ados et ils vont toujours continuer de secouer le pommier des valeurs parentales. Il suffit juste que le pommier soit bien enraciné. On a les outils pour aider les parents à bien s’enraciner », dit-elle.

Les ados vont continuer à argumenter, à défier les parents et à s’inventer un vocabulaire et des plateformes informatiques pour se différencier des parents. Le dernier mot en liste, que même la spécialiste n’a découvert que récemment: les ados, maintenant, ont des freqs...