Se trouver soudainement une famille

CHRONIQUE / À l’heure des réseaux sociaux et d’Internet, c’est le journal papier qui est parvenu à réunir la famille Riverin-Boudreault, en menant à un frère que la fratrie cherchait depuis 1994. Même Claire Lamarche, dans le cadre de son émission Les retrouvailles, n’y était pas parvenue en 2006, quand Robin Frigon avait lancé un avis de recherche pour retrouver son frère né le 29 mars 1956. Un lecteur du Soleil de Québec s’est reconnu dans la description des conditions d’adoption et s’est découvert neuf frères et soeurs du jour au lendemain.

Un conte de fées

Dans Le Quotidien du mardi 26 février, je racontais l’histoire de Robin Frigon, qui est né et mis en adoption à Chicoutimi en 1957. Dans ses recherches pour retracer ses parents biologiques, il a découvert qu’ils étaient décédés, mais qu’ils avaient placé cinq enfants en adoption, en plus d’avoir un enfant mort-né en 1959. De ces cinq enfants, il a retrouvé sa soeur Suzanne et son frère Christian, avec qui il continue les recherches pour trouver l’identité de leurs parents biologiques et un frère, mais sans succès. Le couple avait laissé leur deuxième enfant, Jude, à sa grand-mère avant de reprendre le jeune garçon âgé de 6 ans au début de leur mariage. J’avais cru que Jude était une fille dans mes précédents textes; je prie la famille de m’excuser.

En juin 2018, le gouvernement du Québec a adopté la loi 113, laquelle permet aux enfants de connaître l’identité de leurs parents s’ils sont décédés. Robin Frigon a découvert qu’il est le fils de Judith Boudreault et de Bertrand Riverin, respectivement originaires de Saint-Félix-d’Otis et de Chicoutimi.

Grâce à un avis de décès trouvé sur Google avec les mots clés «Feu Judith Boudreault», il a retrouvé un vieil oncle qui lui a appris qu’en plus d’avoir placé cinq de ses enfants en adoption, en dehors des liens du mariage, ses parents avaient eu cinq autres enfants après leur mariage.

Vous pouvez imaginer la surprise et toute l’émotion quand les trois enfants adoptés ont retrouvé leurs cinq frères et soeurs lors d’une rencontre en décembre. Un cousin de la famille a demandé à me rencontrer pour aider la famille à retrouver leur frère. Le jour même de la publication de la chronique, le frère manquant s’est manifesté.

Un grand coup d’émotion

Imaginez un instant que vous êtes un orphelin qui ne connaît rien de ses parents biologiques et qu’un beau matin, dans le journal, vous lisez que soudainement vous avez des frères, des soeurs, des cousins, des cousines, des beaux-frères, des belles-soeurs, des neveux, des nièces, des oncles et des tantes. Ouf! Ça doit donner un grand coup!

Les enfants Boudreault-Riverin, nés après le mariage, ignoraient tous que leurs parents avaient eu six enfants avant eux. Une rencontre de famille est prévue en juin, et j’ai l’impression que les oncles et les tantes vont se faire bombarder de questions sur ce lourd secret de famille qui a généré beaucoup de bonheur ces derniers mois.

Ça devait être épouvantable pour les femmes de l’époque. Je vous entends de loin en train de dire : «Ben voyons, six grossesses non voulues, il me semble qu’après un ou deux enfants, on commence à comprendre.» Il faut se rapporter à l’époque, en ce temps où les femmes ne savaient pas ce qu’était la contraception.

L’époque des enfants illégitimes

Sur le site de Mouvement Retrouvailles, on rappelle ce qu’a été l’époque des orphelins de Duplessis. « Ce sont des enfants illégitimes, c’est-à-dire nés hors mariage. Pour comprendre leur histoire, il faut remonter à la source et saisir la mentalité d’une époque qui ne pardonne pas à une femme de donner naissance à un enfant sans être mariée. La jeune femme qui déroge à cette norme est dès lors considérée comme une déviante, pire, une pécheresse, et porte seule le fardeau de l’intolérance de la société à l’égard de la sexualité hors mariage», peut-on y lire.

Mouvement Retrouvailles ajoute: « Les jeunes filles et les femmes célibataires qui se retrouvent enceintes subissent une énorme pression sociale. Elles cherchent à dissimuler leur ‘‘faute’’: elles quittent leur village ou leur ville pour cacher leur grossesse et accouchent en secret derrière les murs d’institutions... comme les hôpitaux des Soeurs de Miséricorde et des Soeurs du Bon-Pasteur, qui accueillaient les filles-mères pour leur accouchement. Ces maternités ont été ouvertes afin de permettre aux mères célibataires de recevoir des soins, pendant et après leur grossesse, et de ‘‘sauver leur honneur et celui de leur famille’’.»

Un passé lourd à revisiter

Ces enfants illégitimes étaient appelés aussi «enfants du péché». Parfois, des gens se demandent pourquoi les Québécois ont défroqué et ont sorti la religion de leurs vies. Le cas des filles-mères et de leurs souvenirs douloureux est un bel exemple de ce qui nous a mis en colère.

Dans un texte du Devoir en avril dernier, il était rapporté que de 1900 à 1970, «ce sont près de 250 000 naissances illégitimes qui ont marqué le Québec. Dans les années 1950, pour pallier ce phénomène et le gérer socialement, il y avait, au Québec, 16 crèches et 53 orphelinats. Combien de centaines de milliers de vies broyées par la honte pour ces filles perdues, dépravées, déviantes, déficientes et pour leurs enfants, bâtards, enfants naturels, bientôt ‘‘orphelins’’? L’époque n’était pas avare de termes méprisants pour chasser les indésirables aux confins de la bonne société.»

C’est lourd de revisiter notre passé, même s’il génère du bonheur au temps présent.

Une lectrice dit: «Moi aussi»

Une lectrice m’a écrit après la publication de la chronique sur Robin Frigon.

« Votre histoire me touche grandement. Je suis adoptée, je l’ai toujours su. Je n’ai ressenti aucun besoin de savoir avant la naissance de mon fils en 1983. J’ai fait une demande au Mouvement Retrouvailles et comme réponse, j’ai eu quelques informations, mais surtout [le fait] que présentement, ma mère ne me recherche pas. J’ai donc laissé tomber. Il y a six ans, j’ai eu un diagnostic de maladie dégénérative. Après plusieurs tests, on m’a dit que c’était héréditaire. Encore là, je n’ai pas osé faire d’autres recherches. Il y a un peu plus de deux ans, j’avais des tremblements aux mains. J’ai demandé à mon neurologue pourquoi. La réponse m’a fait réagir, enfin. Il m’a dit que dans certaines familles, il y a des tremblements hâtifs. Sur ce, je me suis dit: ‘‘Maudite famille de fous, je vais vous retrouver.’’ Je suis passée par les services sociaux et deux mois plus tard, je serrais ma mère dans mes bras. Quand ils l’ont contactée pour lui dire que je souhaitais la voir, elle a pleuré en leur disant qu’ils faisaient erreur, que sa fille était morte. Elle a passé sa vie à me croire morte. Je vous épargne tout ce qui va avec ça. C’est un peu long. Mes amis me disent à la blague que je devrais écrire un livre, tellement il y a des rebondissements. Bref, ces retrouvailles m’ont donné trois frères supplémentaires, plus un qui a été adopté et qui reste introuvable. Vous comprenez pourquoi votre article ce matin me touche tant.

Merci du fond du coeur.

D.B.»

Il était temps

Des centaines de milliers d’enfants ont été abandonnés dans les crèches et les orphelinats. Il était temps qu’on adopte une loi pour permettre aux enfants de savoir qui étaient leurs parents et s’ils ont des frères et des soeurs. Oui, ça risque de briser des secrets de famille, mais il est grand temps qu’on crève cet abcès et qu’enfin, ces enfants et leurs parents puissent se retrouver et se refaire un bonheur malgré le temps passé. Il faut arrêter d’avoir honte. Gilles Vigneault dit que «les grands bonheurs ont le pas lent».