Roger Blackburn
André-François Bourbeau
André-François Bourbeau

Pourquoi donc faudrait-il se plaindre ?

CHRONIQUE / Le professeur émérite de l’UQAC spécialiste de la survie en forêt et auteur du Surviethon, André-François Bourbeau, a poussé sa réflexion sur les réseaux sociaux pour comparer le confinement de la COVID-19 à la survie en forêt. Je lui ai lâché un coup de téléphone pour jaser un peu.

« Lorsque survient une situation de survie, il est tout à fait normal au début de ne pas y croire. Quand un individu se perd en forêt, il demeure convaincu, pour un certain temps, qu’il retrouvera son chemin de façon magique s’il continue simplement de marcher. Pourtant, il aggrave son cas en perdant de l’énergie à chaque pas. Il en est de même pour la COVID-19. Malgré les chiffres, certaines personnes font fi des mots “exponentiel” et “danger”, considérant que le virus n’est guère pire que les autres causes de mort comme le cancer ou le tabac. D’autres, jeunes et insouciants, croient qu’ils sont invincibles ou que la maladie ne les affectera pas ou peu », déplore-t-il.

Exagérer les précautions

« Le monde ne fait pas attention, on pense que ce n’est pas encore grave, les gens font la même erreur que celui qui est perdu en forêt; ils refusent d’avouer qu’ils sont perdus et continuent à marcher », constate le professeur à la retraite, pour qui il est temps de se mettre au ralenti, en mode « slow motion ».

« C’est le temps d’avancer à petits pas et à faire des choses qu’on n’avait pas le temps de faire avant; je te dis que je suis rendu bon à la guitare, j’ai du temps pour pratiquer », lance-t-il.

« Tout comme en survie en forêt, je recommande d’éviter les blessures en s’appropriant d’une vie “au ralenti”, sans sauter, courir ou grimper. Je recommande ici d’exagérer et d’exagérer encore sur les précautions pour ne pas propager le virus. »

« Les histoires de survie qui se sont bien terminées, poursuit le professeur, racontent la façon dont les victimes se sont adaptées à leur nouvel environnement. Quand le bateau coule et que les matelots se retrouvent prisonniers d’un radeau pneumatique de survie, les survivants les plus solides cessent de se plaindre de leur perte et s’adaptent tout de suite en se concentrant à améliorer leur vie sur ce radeau. Avec le temps qui aggrave leur situation, ils ne perdent jamais espoir, planifiant la belle vie qu’ils retrouveront lorsqu’ils seront sauvés », exprime le professeur.

Pas faim, pas soif, pas froid

« Sur notre radeau de survie, on se rend compte que la plupart d’entre nous conservons tout de même un abri chaud, un bon lit, de l’eau propre, de la nourriture abondante, des activités intéressantes pour nous désennuyer, ainsi que des nouvelles et de la communication via téléphone et Internet. Malgré nos inquiétudes pour le futur, notre vie ne demeure qu’un rêve pour bien des gens emprisonnés dans les endroits tristes de la planète », met en relief celui qui a passé un mois en mode survie en forêt, il y a plus de 30 ans.

« Les situations de survie extrêmes font ressortir ce qu’il y a de mieux et de pire chez les gens. La littérature au sujet de la survie témoigne de gestes incroyables de bonté et de compassion, mais parfois aussi d’actes violents et brutaux que l’on peut qualifier d’atrocités innommables. Toute épreuve de survie nous rappelle notre fragilité et notre petitesse. Avec humilité, elle nous suggère des changements positifs à notre vie », philosophe le professeur.

Ne pas se plaindre

« Quand les secouristes trouvent une personne qui était perdue en forêt, on lui demande si elle a soif, si elle a faim ou si elle a froid. Quand on n’a pas faim, pas soif, pas froid et qu’en plus on peut communiquer et se divertir, on ne peut pas dire qu’on est dans la misère. Il faut regarder ce qu’on a au lieu de se faire du souci avec ce qu’on n’a pas », conseille le spécialiste de la survie en forêt.

« La situation est difficile pour les gens qui vivent seuls, pour les personnes âgées vivant dans les résidences et les CHSLD et pour les gens malades, mais pour la plupart d’entre nous, nous faisons partie des privilégiés de la planète avec nos conditions de vie. J’ignore ce qui va changer après cette pandémie, mais peut-être que les Chinois ont aimé ça, avoir un ciel bleu, sans pollution, au-dessus de leur tête. Et peut-être que les New-Yorkais trouvent leur ville plus agréable sans voiture. Pour l’instant, on doit s’habituer à notre nouvelle réalité et sortir le moins possible », conseille l’auteur du Surviethon.