Le numérique fait partie de la vie quotidienne des jeunes et ce sont eux qui inventeront les prochaines technologies qu’ils devront expliquer à leurs parents.

Pas d’avenir sans téléphone

CHRONIQUE / Je rentre à l’école Dominique-Racine à Chicoutimi, où j’ai fait mes études secondaires. Je reconnais la place centrale où l’on flânait entre les cours et sur l’heure du dîner. Les ados font leur entrée pour participer à une activité dans le cadre de la tournée provinciale du Printemps numérique. Les filles arrivent avec leurs jeans déchirés sur les cuisses et sur les genoux et leur téléphone cellulaire qui dépasse de la poche arrière. Elles se font toujours taquiner par les garçons qui portent t-shirt et espadrilles.

Ils le savent déjà, mais des animateurs spécialisés sont venus les rencontrer pour leur dire que leur avenir sera numérique. « Le téléphone intelligent est déjà le prolongement d’eux-mêmes. C’est sur cet appareil qu’ils écoutent de la musique, regardent des vidéos, communiquent avec les gens, interagissent sur les réseaux sociaux, réservent des billets de spectacle, achètent des choses, s’informent, découvrent et s’amusent », constate Amina Yagoubi, Dre en sociologie à l’Université du Québec à Montréal qui fait des recherches sur le numérique.

Manque d’accompagnement
Dans le cadre de cette tournée provinciale, la chercheuse en profite pour discuter avec les jeunes et documenter leur rapport avec le numérique. « Ce dont je me rends compte, c’est que les jeunes sont laissés à eux-mêmes face au numérique. Il n’y a pas d’accompagnement, on ne leur donne pas de cours à l’école sur les différentes façons d’utiliser le numérique. Les jeunes y vont par tâtonnement. Certains ont commis des erreurs sur les réseaux sociaux et l’ont appris à leurs dépens. Il faut que le rapport avec le numérique soit enseigné pour leur montrer comment éviter la cybercriminalité et comprendre ce qui se passe avec les géants du web qui se nourrissent des informations qu’ils publient », soutient Amina Yagoubi.

Dans le fond, l’éducation au numérique se retrouve un peu comme l’éducation sexuelle. Ça fait partie de la vie quotidienne, mais c’est un sujet très peu abordé à l’école. Les jeunes apprennent en s’échangeant de l’information. « On parle même dans les milieux de l’éducation d’intégrer des formations de base dès le primaire. Dans mes recherches, je m’adresse à des jeunes de 14 à 19 ans, mais les jeunes utilisent des cellulaires à l’âge du primaire. La nouvelle génération est en effet très cellulaire. Pour eux, ça passe par la mobilité, ils veulent être branchés n’importe où, n’importe quand, ils veulent rester en contact tout le temps, ils se couchent et se lèvent avec leur cellulaire », exprime la chercheuse.

Tribus numériques
La sociologue constate aussi que les jeunes commencent à modifier leur comportement sur les réseaux sociaux et préfèrent interagir à l’intérieur de groupes d’internautes qui partagent les mêmes valeurs qu’eux. « On parle de plus en plus de tribus virtuelles, d’une nouvelle tribalité numérique qui va modifier les rapports sociaux », indique-t-elle.

« Je crois que nous allons voir une génération de créateurs. Ils veulent créer avec leur téléphone, ils veulent créer des jeux vidéos et inventer des applications. Dans mon enquête, les jeunes me disent souvent que leur futur se vivra avec des robots. Ce sont les robots, selon eux, qui font accomplir la plupart des tâches que les humains ne veulent plus faire. Ils savent aussi qu’ils n’auront pas besoin de conduire de voiture et que le numérique sera encore plus au cœur de leur vie », fait valoir la Dre en sociologie.

Les jeunes enseigneront aux plus âgés
Parfois, j’ai l’impression que les gens de ma génération sont un peu analphabètes à l’égard du numérique. On a de la difficulté à suivre et à comprendre les technologies actuelles. Et quand on a l’impression de suivre la parade, il arrive d’autres applications et d’autres technologies, qui nous larguent encore en queue de peloton. « Parmi les changements sociaux que nous sommes en train de vivre, on peut remarquer, d’ores et déjà, que ce sont les jeunes qui vont enseigner aux plus âgés. Ce sont eux qui vont transmettre leur savoir aux aînés, contrairement à ce qu’on a vécu par le passée », met en relief la chercheuse Amina Yagoubi, qui fait ressortir un écart générationnel.

L’intelligence artificielle et les robots vont faire partie de la vie quotidienne d’ici dix ans, et les jeunes d’aujourd’hui seront au cœur des nouvelles créations et des nouvelles technologies. Les petits-enfants d’aujourd’hui seront ceux qui expliqueront à leurs grands-parents comment fonctionne le nouveau robot qu’ils leur auront acheté pour leur 75e anniversaire.

À chacun son robot
J’imagine ma petite-fille m’expliquer que mon nouveau Google Home peut me faire la conversation. « T’as seulement à lui dire ce que tu veux écouter à la télé, ou quelle musique tu veux entendre et le robot va s’occuper de ça pour toi. Si tu as un malaise, il appellera le 911 avant de me téléphoner. Tu n’as qu’à lui dire de baisser les thermostats la nuit ou de démarrer l’air conditionné, ça se fera automatiquement, on l’a branché sur tous les appareils de la maison », m’expliquera-t-elle avant de souffler les bougies de mon gâteau d’anniversaire cuisiné par une imprimante 3D.

Je vais la remercier pour mon cadeau avant d’aller me coucher avec un casque virtuel en activant une application qui me permettra de vivre les sensations d’une partie de pêche sur la rivière Caniapiscau, les moustiques en moins.