Marilyn Néron est intervenante et formatrice au Centre de prévention du suicide 02.

Parler suicide, ce n'est pas gênant

CHRONIQUE / La Semaine de prévention du suicide a commencé d’une triste façon pour Gilles Morin, de Chicoutimi, alors qu’il a reçu un message texte sur son téléphone disant : « Je veux mourir ». « J’ai lu ce texto à 15 h 30, mais je l’avais reçu à 8 h 02 le matin. J’ai tout de suite pensé qu’il s’agissait de quelqu’un de ma famille et je ne voyais que cette phrase. Après, j’ai vu le numéro de téléphone que je ne connaissais pas. J’ai téléphoné à cette personne et je suis tombé sur son répondeur. Le jeune homme s’identifiait dans le message d’accueil », raconte sur sa page Facebook celui qui travaillait sur un quart de nuit dans le domaine de la réinsertion sociale.

« J’ai tout de suite appelé la police pour leur refiler l’information. Ils ont réussi à retracer le jeune en détresse. Quand j’ai rappelé la sûreté municipale, on m’a informé que des policiers étaient en sa compagnie et qu’ils géraient la situation. J’étais soulagé, ça faisait quand même plus de sept heures que j’avais reçu ce texto de détresse », raconte celui qui, heureusement, possède des connaissances dans le domaine social et savait comment réagir en de telles circonstances.

Une erreur de numéro

« Je ne pouvais pas laisser passer ça, c’est un message de détresse. J’ignore pourquoi il m’a adressé ce texto, il a peut-être fait une erreur en composant le numéro, il voulait peut-être prévenir un proche ; le hasard a voulu que ce soit moi. J’ai le goût de lui dire bravo d’avoir parlé, d’avoir crié sa détresse », lance Gilles Morin.

Le travailleur social se souvenait d’ailleurs d’un jeune homme, à l’époque où il travaillait comme surveillant dans une école secondaire, qui lui avait remis une cassette en lui demandant de la remettre à une jeune fille à la suite d’une rupture amoureuse. « Il m’a dit à ce moment que je n’aurais plus de problème avec lui. Le lundi matin, la direction de l’école me convoquait pour m’informer que l’élève s’était enlevé la vie. C’est toujours après un suicide qu’on reconnaît les signes de détresse », se désole celui qui a bien réagi en début de semaine.

Parler du suicide

« Téléphonner à quelqu’un pour lui demander s’il a des idées suicidaires ne déclenchera pas une action négative qui va le pousser à l’acte. Au contraire, ça ne peut que lui faire du bien d’en parler s’il est en détresse psychologique », fait valoir Marilyn Néron, qui est intervenante et formatrice au Centre de prévention du suicide 02 depuis 10 ans.

« Quand le téléphone sonne, on répond “prévention du suicide bonjour”. Après, c’est du cas par cas. Quand quelqu’un nous dit qu’il n’est plus capable, que ça ne va pas bien, qu’il est tanné de la vie, on va immédiatement essayer de déterminer l’urgence de la situation et faire tout ce qu’il faut pour sécuriser la personne et si la situation est critique, on n’hésitera pas à aviser les policiers », explique l’intervenante.

Celle qui côtoie la détresse humaine quotidiennement a encore de la lumière dans les yeux quand elle parle de son travail. « Quand on raccroche le téléphone et que la personne au bout du fil se dit soulagée après notre intervention, on a l’impression d’avoir sauvé quelqu’un et ça fait beaucoup de bien », témoigne celle qui travaille avec une équipe de bénévoles qui traitent environ 3000 appels par année au Centre de Chicoutimi.

Encore des Tabous

« Parfois, ce sont des proches ou des employeurs qui nous téléphonent pour nous faire part de leurs inquiétudes. Si les gens nous demandent d’intervenir, nous n’hésitons pas à téléphoner à la personne en détresse pour lui dire que des proches s’inquiètent pour elle », explique la spécialiste qui insiste sur l’importance d’en parler.

« Le suicide c’est gros, c’est une solution permanente à une détresse passagère », dit-elle. Il y a encore des tabous et il y a toujours un malaise avec ce sujet. « Les familles endeuillées souffrent aussi beaucoup de ces tabous. Quand on rencontre une mère ou un père dont l’enfant s’est suicidé, les gens n’osent pas leur en parler de crainte de leur faire revivre ce drame. Le deuil après un suicide peut durer quatre ans pour des parents », fait savoir Marilyn Néron. 

Elle se souvient d’ailleurs de cette femme qui lui racontait que si son fils était mort du cancer, les gens n’hésiteraient pas à lui en parler. Comme il s’est suicidé, les proches évitent de lui en parler, comme si c’était mal, comme s’ils avaient peur de réveiller des sentiments de culpabilité. 

Se méfier du mieux-être soudain

« Souvent les endeuillés vont identifier les signes de détresse après le décès par suicide d’un proche. Il faut être attentif à des changements soudains dans la vie des gens. La perte d’un emploi, une séparation, le décès d’un proche peuvent parfois engendrer une détresse psychologique. Il faut aussi être attentif aux messages verbaux du genre “je suis tanné”, “je vais m’en aller”, “je veux mourir”, ça donne des indications sur l’état d’esprit des gens. Il vaut mieux poser des questions et s’inquiéter que de laisser passer, de crainte d’indisposer les gens », exprime celle qui côtoie le suicide quotidiennement dans son travail.

Il faut aussi être attentif aux changements positifs, ce que les psychologues identifient comme le mieux-être soudain. « Une personne qui est triste depuis quelque mois et qui se réveille un matin très souriante et enjouée peut aussi donner un signe qu’on appelle rémission spontanée. Ça peut peut-être vouloir dire que la personne a pris sa décision, qu’elle a élaboré un plan pour passer à l’acte avec la date, l’heure, le moyen, le lieu. La personne en détresse sait que ça s’en vient », explique la spécialiste qui insiste encore sur le fait que parler du suicide ne met pas des idées dans la tête des gens.

Postvention

Marylin Néron fait aussi valoir l’importance d’intervenir dans les familles ou dans les milieux de travail après le suicide d’un proche, une action qu’ils appellent de la postvention en opposition à la prévention. « Nos bénévoles se rendent dans les salons funéraires sous prétexte de récolter des fonds pour la cause, mais la véritable raison de notre présence est de faire savoir aux familles que nous avons des services pour aider les parents endeuillés à vivre leur tristesse et les conseiller face à leur sentiment de culpabilité, leur colère et leur tristesse », exprime-t-elle.

Il existe d’ailleurs un nouveau guide à l’intention des endeuillés dans lequel on peut lire le témoignage d’Hélène et Sylvie Fortin, les sœurs du défunt chanteur des Colocs, Dédé Fortin, qui s’est enlevé la vie en 2000. « Nous avons plus d’outils pour traiter du suicide aujourd’hui », fait valoir Marylin Néron, faisant référence à la petite bande dessinée, qui sera dévoilée jeudi, pour aider les parents à expliquer le suicide à des enfants de deux à six ans.

Ne soyez pas gênés, parlez-en à vos proches, ça peut même vous faire du bien d’aborder le sujet.