Sabrina Duperré Allaire est infirmière clinicienne au Centre d’abandon du tabagisme de Chicoutimi.

Obligés d’arrêter de fumer

CHRONIQUE / On imagine souvent que les personnes qui arrêtent de fumer sont celles qui ont pris la résolution au jour de l’An de se débarrasser de la cigarette parce qu’ils commencent à manquer de souffle. Ça peut être aussi parce que ça coûte trop cher ou parce que c’est rendu compliqué, car il y a de moins en moins d’endroits où cela est permis. Non, la majorité des gens qui fréquentent les Centres d’abandon du tabagisme du CIUSSS du Saguenay-Lac-Saint-Jean le font parce qu’ils sont obligés, non pas parce qu’ils souhaitent se débarrasser de cette mauvaise habitude.

« La majorité des patients que nous rencontrons sont référés par des médecins. Les fumeurs que nous traitons, pour la plupart, ont reçu un diagnostic de maladie grave ou doivent subir une intervention chirurgicale dont le traitement est incompatible avec leur habitude de tabagisme », explique Sabrina Duperré Allaire, infirmière clinicienne au Centre d’abandon du tabagisme de Chicoutimi.

Plus difficile que cesser l’héroïne

La spécialiste que j’ai rencontrée dans le cadre de la Semaine pour un Québec sans tabac affirme que ce n’est vraiment pas facile d’arrêter de fumer pour les gens qui sont aux prises avec cette dépendance. « C’est très difficile de se débarrasser du tabagisme. J’ai déjà eu une patiente, ici, qui avait consommé de la drogue et elle m’a assuré que c’était plus difficile d’arrêter de fumer que de se sevrer de l’héroïne et de la cocaïne », raconte l’infirmière. 

« Après avoir inhalé une bouffée de cigarette, il faut moins de sept secondes à la nicotine pour se rendre au cerveau et nous procurer des sensations de bien-être, de plaisir et les effets d’une meilleure concentration et de vigilance. C’est un deuil pour plusieurs personnes de se priver de ces sensations », donne à entendre Sabrina Duperré Allaire.

Ces gens qui doivent arrêter de fumer racontent à l’infirmière que leur médecin leur a dit qu’ils ne les opéreraient pas s’ils n’arrêtaient pas. Ils n’ont pas le choix et ils ont besoin d’aide pour se débarrasser de cette dépendance qui nuit à leur santé. « Il est possible que des médecins brandissent cette menace pour ajouter un élément de motivation à leur patient comme on demande à des gens de maigrir avant de faire une opération à un genou ou à une hanche », met en relief l’infirmière responsable de la lutte contre le tabagisme. « L’avis d’un médecin a un impact très important chez les patients. Plusieurs m’avouent que sans cet avertissement, ou s’ils n’avaient pas à subir d’opération, ils continueraient à fumer », confit-elle.

Des patients de plus de 55 ans

La majorité des gens qui se présentent au centre d’abandon du tabagisme sont des patients de plus de 55 ans. « Les jeunes ne sont pas touchés par les risques pour la santé, ils se sentent invincibles. Ceux qui décident personnellement d’arrêter de fumer peuvent y arriver par leur volonté ou avec l’aide du pharmacien qui peut offrir des médicaments, des timbres ou de la gomme. Le plus difficile, c’est quand les gens sont obligés », réitère la spécialiste.

« Nous sommes capables d’agir rapidement sur les effets physiques du tabac, mais les aspects psychologiques d’un sevrage demandent plus de ressources. Il n’est pas rare que les fumeurs subissent six ou sept rechutes avant de cesser complètement de fumer, ça fait souvent partie de la démarche d’essayer d’en fumer une de temps en temps avec des amis ou en consommant de la boisson. Il ne faut pas oublier qu’un fumeur ne sera jamais un non-fumeur, mais sera toujours un ex-fumeur. Son cerveau va se rappeler rapidement des plaisirs ressentis par la nicotine », décrit-elle en faisant une différence entre trébucher un soir en prenant un verre et rechuter.

Stress et émotion

Le stress et les émotions sont les principales causes qui incitent les ex-fumeurs à recommencer à fumer. « Ma femme est décédée, je n’ai pas pu résister ; j’ai perdu mon emploi, j’étais stressé ; je me suis séparé, c’était trop difficile ; sont des raisons qu’on entend souvent », commente-t-elle.

Les ex-fumeurs ont tous leur histoire et la plupart se rappellent le jour où ils ont arrêté de fumer. Certains peuvent même faire le décompte après plusieurs années en disant ça fait cinq ans aujourd’hui que j’ai arrêté de fumer, tel un anniversaire qu’ils sont fiers de célébrer.

« Le plus difficile, ce sont les trois premiers jours. Au début, le corps va ressentir un manque plus intense et des envies très fortes de fumer pendant une quinzaine de jours. La mauvaise humeur et l’irritabilité peuvent durer un mois, mais après ça, ça dépend de la personnalité des gens. »

Devra-t-on avoir la même stratégie avec les mêmes médicaments et des timbres et de la gomme pour ceux qui veulent arrêter de fumer du pot ? « Il n’y a pas un patient qui nous consulte et qui ne nous pose pas la question au sujet de la marijuana. Les gens qui veulent arrêter de fumer ont de la difficulté à comprendre pourquoi on légalise le cannabis alors qu’on fait des campagnes de publicité pour contrer le tabagisme », fait valoir l’infirmière clinicienne. « Mais c’est un autre débat et nous aurons bien l’occasion de nous en reparler », conclut-elle.