Nuance sur les hommes battus

Dernièrement j’ai rédigé une chronique sur le livre de Jean-Normand Dallaire, intitulé La descente aux enfers des hommes battus, en citant des chiffres de Statistique Canada. Selon ces sondages, il y a autant d’hommes que de femmes qui sont victimes de violence conjugale.

Sarah-Kim Saint-Hilaire et Jane Allard, deux membres du comité action-réaction de la Table de concertation sur la violence faite aux femmes et aux adolescentes de Jonquière, ont voulu faire le point pour nuancer ces chiffres de Statistique Canada et j’ai accepté volontiers de les rencontrer.

« On ne nie pas le fait qu’il y ait des hommes battus, mais ce n’est pas encore vu comme une problématique sociale. Nous ne sommes pas face à un phénomène social », disent-elles d’entrée de jeu pour mettre en contexte le contenu du livre de Jean-Normand Dallaire.

« Il y a des différences entre des chicanes de couple, la violence situationnelle et la violence conjugale. Dans une chicane de couple, où les deux conjoints sont égaux, où il n’y a pas de domination, les gestes de violence physique qui peuvent survenir n’ont rien à voir avec le phénomène de violence conjugale envers les femmes », précise Sarah-Kim Saint-Hilaire.

« Il peut y avoir des chicanes de couple. Ça peut arriver par exemple qu’il y ait des gestes de violence qui soient posés lors d’un divorce au sein d’un couple qui a vécu 25 ans ensemble. On ne parle pas ici de violence qui dure depuis 25 ans, il s’agit là de violence situationnelle, ce qui n’a rien a voir avec la violence conjugale », précise Jane Allard.

« Quand Statistique Canada pose des questions lors d’un sondage, il n’y a pas de contexte. Quand les sondeurs demandent aux gens : “au cours de la dernière année avez-vous reçu une gifle ? Avez-vous été bousculé ? Tabassé ? Griffé ? Frappé ? Reçu un coup de poing ? Fait tirer des objets ? Vous a-t-on crié à deux pouces du nez ? ”, les gens répondent à ces questions indépendamment de leur sexe. La personne qui a été victime de violence ne dit pas qui l’a frappée ou dans quel contexte. Alors ces chiffres ne sont que des données mathématiques qui n’ont rien à voir avec la violence conjugale », estiment les membres du comité action-réaction.

« Nous avons fait des approches auprès de Statistique Canada pour qu’ils revoient leurs questions afin de les contextualiser, explique Jane Allard. La violence conjugale est intentionnelle et préméditée et s’installe dans un processus de domination. Gain, agression, persistance et impact sont les quatre mots clés pour qualifier la violence conjugale qui est intentionnelle et préméditée », met en relief Sarah-Kim Bernier.

Les deux membres de la Table de concertation sur la violence faite aux femmes et aux adolescentes de Jonquière ont voulu réagir au livre de Jean-Normand Dallaire pour casser les préjugés envers la violence faite aux femmes. « Si la situation des hommes battus était un phénomène social comme celui des femmes battues, il y aurait un réseau d’entraide et de maisons d’hébergement comme celui que les femmes ont réussi à mettre sur pied depuis les 30 dernières années », estime Jane Allard.

« Quand l’auteur dit que les hommes n’osent pas parler de la violence conjugale, car ils ont honte, je vous ferai remarquer que la honte est au cœur de la violence faite aux femmes. Le nombre d’yeux au beurre noirs à cause d’une porte fait partie de cette honte de la violence. Il n’y a pas une femme qui va se vanter au travail que son conjoint est violent », met en lumière Jane Allard.

« Il y a un nombre considérable de femmes qui refusent de porter plainte, car elles ne veulent pas que le père de leurs enfants aille en prison. L’article 810 dont parle l’auteur dans son livre sert souvent à éviter les mères de porter plainte pour que son conjoint continue de jouer son rôle de père », fait valoir Sarah-Kim Saint-Hilaire.

Voilà pour la précision, ça valait la peine de nuancer les chiffres de Statistique Canada pour nuancer qu’il n’y a aucune mesure comparable entre la situation des femmes battues et celle des hommes battus. Comme quoi on peut faire dire ce que l’on veut à des statistiques.