Roger Blackburn
Le Quotidien
Roger Blackburn
L’oeuvre photographique et litérraire <em>Rebâtir le ciel</em> met en relief les difficultés vécues par leur différtence.
L’oeuvre photographique et litérraire <em>Rebâtir le ciel</em> met en relief les difficultés vécues par leur différtence.

Le masculin (ne) l’emporte (plus) sur le féminin

CHRONIQUE / Simon Emond et Michel Lemelin sont les créateurices d’une oeuvre littéraire et photographique qui témoigne des violences et des difficultés de vie et des difficultés à vivre pour les personnes d’un autre genre.

Ils ont fait des dizaines d’entrevues avec des gens de genres différents, notamment des gais et lesbiennes du Saguenay-Lac-Saint-Jean, et leur ont demandé de raconter comment s’est passé leur « coming out », leur sortie du placard. Plus d’une trentaine de participants livrent des témoignages bouleversants et ça nous fait espérer des jours meilleurs pour notre collectivité et les personnes différentes.

Voici comment les auteurices se présentent sur la page Facebook de l’oeuvre: « Initiateurice du projet, Simon Émond (iel) est un.e photographe autodidacte né.e en 1992. C’est à Métabetchouan sur les berges du lac Saint-Jean, territoire non cédé, qu’iel vit et travaille ».

« Michel Lemelin (il/iel) habite un territoire non cédé sur les bords de la rivière Saguenay. »

« Bienvenue à toustes. Nous sommes très heureuxes d’annoncer la prévente de Rebâtir le ciel ! »

Écriture non genrée et inclusive

Vous avez remarqué qu’ils utilisent une écriture non genrée et inclusive dans leur communication. Comme j’ai été éduqué à l’ancienne, j’ai été construit avec des concepts du genre « le masculin l’emporte sur le féminin ». Je vais conserver ma vieille façon d’écrire, mais ce n’est pas parce qu’on écrit à l’ancienne que nos sentiments, nos pensées et nos comportements n’évoluent pas. Désolé pour les microagressions que cela peut causer. Il est plus que le temps, pour les gens différents, qu’arrive le temps de mieux vivre.

« Je rêve du jour où on va voir quelqu’un dans la rue qui s’appelle Sabrina, qui porte une barbe et des souliers à talons hauts ; quand il n’y aura plus de genre, plus de nom de gars, plus de nom de fille », lance Simon Emond lors d’une entrevue vidéo en compagnie de Michel Lemelin pour jaser du contenu de ce livre.

Je leur demandais si un jour, dans 50 ans par exemple, les gens cesseraient de débattre des genres et que la diversité sera incluse dans la collectivité. « Aujourd’hui, encore, si tu viens au monde avec un vagin, les médecins disent que tu es une fille. Que tu vas probablement aimer le rose, que tu vas te maquiller, porter des robes et des talons hauts », font valoir les militants LGBTQ2+.

Encore aujourd’hui, il y a des gens qui laissent savoir à leurs enfants qu’ils ont intérêt à ne pas virer homosexuel. « C’est vrai que c’est plus facile aujourd’hui de vivre son homosexualité en région que ce pouvait l’être dans les années 1980. À cette époque, les mentalités étaient moins évoluées et il y avait le SIDA. En plus d’être homosexuel, on avait une maladie pour aller avec », met en contexte l’auteur.

Déconstruire le ciel

« C’est tout un travail de déconstruction qui reste à faire. Les femmes l’ont fait, alors qu’elles n’étaient pas considérées comme des personnes, qu’elles ne pouvaient pas avoir de compte de banque, qu’elles n’avaient pas le droit de vote et qu’elles perdaient leur identité en prenant le nom de famille de leur mari », rappelle Michel Lemelin, qui a rédigé les témoignages retenus dans le livre.

Les auteurs du livre Rebâtir le ciel vont plus loin dans leur réflexion et font des analogies avec les luttes des LGBTQ2+ et celle de Galilée qui affirmait que la Terre n’était pas le centre de l’univers, mais tournait autour du Soleil (l’héliocentrisme). « Peut-être que l’hétérocentrisme a fait son temps et que ce sont des valeurs qui ont été construites. Peut-être qu’un jour le masculin ne l’emportera plus sur le féminin », image Michel Pellerin qui fait ressortir tout le côté traumatisant des « coming outs » dans les témoignages du livre.

Simon Emond, initiateurice du livre Rebâtir le ciel.

Simon Emond a utilisé la nuit et le ciel pour illustrer ce livre qui se veut une ode à la différence. « C’est souvent dans la noirceur, à l’abri des regards, que les gens de notre communauté ont vécu leurs premières expériences. Sortir d’un placard ça fait jaillir la lumière, mais dans un placard il fait noir comme dans la nuit. C’est souffrant sortir du placard », évoque Simon Émond.

« Présentement les gens souffrent du confinement en raison de la pandémie. Les gens de notre communauté ont passé une grande partie de leur vie en confinement, ça donne peut-être une idée de l’isolement et la souffrance que vivent les gens différents », souligne le photographe. « Cette souffrance se traduit par un manque de confiance en soi, qui fait que c’est plus difficile de trouver un travail et qu’on est plus sujet à la pauvreté », met en relief celui qui a initié ce projet. « La plupart des gens différents ont vécu du rejet dans leur vie. Les personnes handicapées, les gens racisés, les gens différents vivent tous du rejet. Le livre Rebâtir le ciel leur donne une voix de plus pour se faire entendre », fait valoir Michel Lemelin qui espère que ces témoignages soient utilisés comme matériel pédagogique dans les écoles.

« En 20 ans de scolarité, ce n’est pas arrivé souvent que j’entende parler des gens de notre communauté et les rares fois que ça arrivait c’était souvent négatif, pour dénoncer des exagérations de comportement », souligne Michel Lemelin.

Rebâtir le ciel

Je partage avec vous le témoignage d’une fille homosexuelle de Chicoutimi qu’on retrouve dans le livre Rebâtir le ciel.

« Ça faisait longtemps que je n’étais pas venue voir les Saguenéens au Centre Georges-Vézina. Encore l’année passée, je venais voir toutes les parties avec ma mère, mon père et mes deux sœurs. Ma grand-mère, la mère de ma mère, achetait des billets de saison pour tout le monde ; mes oncles, mes tantes, mes cousins, mes cousines, toute la parenté Tremblay.

À chaque game, depuis aussi longtemps que je me souvienne, on se retrouvait ensemble, juste au-dessus du banc de nos joueurs, mon cousin Maxime s’imaginant sur la glace avec eux, ma cousine Brittany en amour avec Francis Lemieux, le 55. Moi, j’étais juste contente d’être avec ma gang, autour de cette patinoire qui commence à être un peu gênante tellement elle est vieille, mais qu’on aime pareil, parce qu’elle reste la même. Comme un repère. Un refuge.

Mais ce soir, je vais pas m’asseoir sur le siège que j’occupe depuis l’enfance. Je m’en vais de l’autre côté de la glace, derrière le banc adverse, parce que Mina, ma blonde, m’a convaincue que je devais revenir aux Sags, même si mes parents m’ont mis dehors, même si ma mère m’a hurlé qu’elle ne voulait plus jamais me revoir quand ma Mina et son père sont venus me chercher.

Comme je l’aime, ma belle Mina, qui me prend la main et m’entraîne tout doucement vers nos sièges, alors que personne ne fait attention à nous. Et je nous trouve malgré tout chanceuses. Car je sais que ce serait déjà beaucoup plus tendu si nous étions deux garçons. On en a vu, l’autre jour, à Place du Royaume, deux garçons de notre cégep qui sortent ensemble depuis le printemps, et ça se retournait sur leur passage pour lever les yeux au ciel après. On a même vu des parents sacrer après eux, dans leur dos, tout ça devant leurs jeunes enfants qui étaient un peu terrorisés. Mina et moi, on se regardait, on n’en revenait pas. J’espère qu’ils ne seront pas gays, ces enfants-là, parce qu’ils ne l’auront pas facile. Comme moi.

La game commence. Toute ma famille est à sa place, la même formation que celle de mon enfance. Mon siège est occupé par un garçon que je ne connais pas. J’espère secrètement que c’est le chum de Brittany pis pas un random guy, parce qu’ils frenchent à qui mieux mieux comme si le reste du monde n’existait pas. Les têtes des autres membres de la famille vont et viennent, surplombant la glace, suivant la puck du regard comme s’il s’agissait du centre de l’univers. Pas un seul regard sur ma cousine qui frenche comme si elle était au motel, ni sur moi, blottie contre Mina, du côté des assaillants. Mais moi, je n’arrive pas à détacher mon regard d’eux. Je suis ébloui de les voir, heureux du privilège inconscient qu’ils ont d’être tous ensemble, comme quand j’étais avec eux. Pourtant, rien n’a changé.

Je suis la même Chloé. Pourquoi ce bonheur alors que je n’y suis pas? Une tête se fixe. C’est ma marraine. Et le plus merveilleux des sourires éclaire son visage: elle m’a vue! Elle donne des coups de coude autour d’elle, et bientôt, c’est toute ma famille qui saute de joie de me voir, m’envoie la main, quitte les estrades un à un pour venir me trouver, pour venir rencontrer Mina. Mais ma mère reste de marbre. Elle fixe la glace, mais ne suit pas la game. Elle pleure. Elle voit bien qu’elle s’est trompée. L’aréna crie et chante: Vladislav!»

Michel Lemelin, auteur des témoignages dans le livre <em>Rebâtir le ciel</em>.