Philippe Lançon est un journaliste et auteur qui a survécu à l’attentat dans la salle de rédaction du magazine français Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015.

Le Lambeau de Philippe Lançon

CHRONIQUE / Et si on prenait une pause du coronavirus, le temps d’une chronique. Peut-être que vous sortez moins par les temps qui courent et que vous passez plus de temps à la maison. Je vous propose un livre que j’ai lu dernièrement, Le Lambeau, de Philippe Lançon, publié aux éditions Gallimard en avril 2018.

Philippe Lançon est un journaliste et auteur qui a survécu à l’attentat sanguinaire dans la salle de rédaction du magazine français Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015. L’histoire n’est plus d’actualité, mais le récit de Lançon sur le trauma, la douleur, la souffrance, la peur, sa reconstruction physique et morale le restera toujours.

La veille de l’attentat, il va au théâtre avec une amie. « J’y allais les mains dans les poches et le coeur léger. Aucun article n’était prévu », écrit-il dès la première page. Pour avoir travaillé à la section des arts et spectacles quelques années, je sais ce que c’est que d’avoir le coeur léger dans de telles circonstances. J’imagine que ça doit être le même état pour le boulanger qui s’achète du pain, le chef cuisinier qui va au restaurant ou le mécanicien qui va au garage avec sa voiture.

« Le lambeau, c’est un morceau de chair ou de peau qui a été arraché volontairement ou accidentellement. En chirurgie, le lambeau est un segment de parties molles conservées pour recouvrir les parties osseuses et obtenir une cicatrice souple », décrit l’auteur sur le plat verso du livre. Le lambeau, c’est l’opération qu’a subie Philippe Lançon. Une balle lui a arraché la mâchoire lors des attentats en plus d’autres blessures.

Au coeur de l’attentat

Dans son récit, Philippe Lançon nous amène au coeur de l’attentat, dans la salle de rédaction du Charlie Hebdo, à 11 h 28, le 7 janvier 2015. Aucun détail n’est épargné, le récit est détaillé, ça donne la frousse. « J’étais blessé pourtant, assez immobile, et la tête baignant probablement déjà dans assez de sang pour que le tueur, en s’approchant, n’ait pas jugé nécessaire de m’achever. Je l’ai senti soudain presque au-dessus de moi, et j’ai fermé les yeux... »

Le magazine français Charlie Hebdo a été la cible d’un attentat meurtrier, le 7 janvier 2015. Dans son livre, Philippe Lançon relate les conséquences de cet événement sur son quotidien.

L’attentat a duré deux minutes, apprendra-t-il plus tard. Il le décrit pendant 50 pages. « C’est l’oeil gauche que j’ai ouvert en premier. J’ai vu une main gauche ensanglantée sortant de la manche de mon caban, et il m’a fallu une seconde pour comprendre que cette main était la mienne, une nouvelle main, taillée sur le dos et découvrant sa blessure dite métacarpo-phalangiennes, celle de l’index et du majeur. Ce sont des mots que j’ai appris ensuite, parce qu’il m’a fallu apprendre à nommer les parties du corps blessé... », écrit-il au moment où il commence à prendre conscience de ce qui s’est passé.

Le long chemin de la guérison

La suite du livre nous amène dans ce long tunnel de reconstruction et de guérison qui durera 11 mois. « Marcher pendant des heures était devenu une manière de vivre, de sentir et de respirer », écrit-il après les dernières interventions d’implants dentaires.

Cet homme d’une grande culture nous fait découvrir le monde du personnel soignant, les relations entre le monde médical et les patients, le sentiment de dépendre des autres. Il est resté à l’hôpital du 8 janvier au 17 octobre 2015, sous surveillance policière pour un total de 282 jours. « Je ne pouvais ni manger, ni boire, ni sourire... », Philippe Lançon nous partage ses souffrances, ses petites victoires et ses relations avec les médecins qu’il a apprivoisés au cours de ses 17 opérations.

C’est à travers une écriture riche que l’auteur raconte son intimité et ses peurs. Au mois de novembre, 11 mois après l’attentat, Philippe Lançon est à New York avec son amie. Son téléphone sonne, un proche lui apprend qu’une attaque avait eu lieu au Bataclan, qu’il y avait des morts, des blessés des otages. « À cet instant, l’air gris sombre aux odeurs de poudre est descendu depuis le haut des gratte-ciel, comme un nuage lourd empli de plomb froid. Il m’a enveloppé, décollé par l’effroi de tout ce qui m’environnait et qu’on appelle la vie. C’était de nouveau, comme au réveil après l’attentat, un décollement de conscience », décrit l’auteur à la fin de l’ouvrage.

Le Lambeau a été désigné comme le livre de l’année en France par le magazine Lire en 2018.

Bonne lecture.