Jean-François Boucher joue au bridge depuis plus de 40 ans. Il organise des parties de cartes dans des salles communautaires.

Le gardien du bridge

CHRONIQUE / Jean-François Boucher est un joueur de bridge depuis plus de 40 ans. Il organise des parties de cartes dans des salles communautaires, il a été chroniqueur de bridge au Quotidien pendant plusieurs années et participe à des tournois et à des championnats au pays et aux États-Unis. À 62 ans, il fait partie des plus jeunes joueurs de bridge de la région.

«Quand j’ai commencé à 20 ans, j’étais parmi les plus jeunes joueurs, et c’est encore le cas aujourd’hui. Jouer aux cartes est une tradition qui s’est perdue. Les jeunes ne jouent plus aux cartes», témoigne celui qui donne encore des cours de perfectionnement pour les joueurs qui veulent s’améliorer.

Comme les gens de ma génération, le spécialiste du bridge a vécu ces soirées de cartes qui animaient nos maisons les soirs de semaine comme de fin de semaine. Chez lui comme chez nous, ça jouait aux cartes dans la cuisine pendant que ça jasait dans le salon, jusqu’à ce qu’on entende l’appel: «des meilleurs». Ça prenait des next à la table. Une équipe de deux joueurs sortait du salon pour tenter de battre les gagnants.

Jouer à la poule

Selon les chaumières, ça jouait au neuf, à la poule, au rough, au 9-5-2 ou à la dame de pique. Les jeunes aimaient bien jouer au trou de cul, un jeu qui s’appelait aussi le président dans les familles avec un niveau de langage plus élevé. «La poule est un jeu facile à apprendre, il y a moins de cartes, et les parties se jouent plus rapidement. C’est le jeu où grand-maman pouvait jouer avec sa petite-fille. Et quand papa avait une poule dans son jeu, toute la maison le savait», raconte le bridgeur. Les jeunes ont appris rapidement qu’on avait le droit de tricher quand on jouait avec la grand-maman, soit en toussant quand on déposait une carte sur la table pour faire une assigne.

Un loisir qui va disparaître

«On compte six clubs de bridge animés par environ 200 joueurs dans la région. Au début des années 80, la moyenne d’âge des joueurs dans les clubs était de 40 ans. Aujourd’hui la moyenne d’âge est de 70 ans, les jeunes de la région ne s’intéressent pas au bridge. J’ai l’impression que je serai un des derniers joueurs et que les clubs de bridge du Saguenay–Lac-Saint-Jean vont disparaître d’ici 20 ans», se désole-t-il.

Mon père et deux de mes soeurs jouaient au bridge à la maison. Je m’assoyais sur un tabouret au coin de la table, je brassais les cartes et je préparais les quatre mains pour la prochaine brasse. Je pense qu’ils passaient plus de temps à discuter la brasse qu’ils venaient de jouer que ça leur avait pris de temps à la jouer.

Bon pour la mémoire

À l’âge de 10 ans, je savais ce que voulait dire les expressions comme «un lièvre ne joue pas aux cartes», «je passe», «as et dame en fourchette», «il sort sur sa courte», «il a une absence en coeur», «si tu avais déclaré ton pique, j’aurais pris plus fort» et «on a réussi un Grand Chelem». Je n’avais cependant pas assez de mémoire pour bien jouer. Car au bridge, en plus de comprendre les enchères et de choisir, par un code établi, combien on pense faire de levées et en quel atout la brasse va se jouer, il faut retenir les cartes qui ont été jouées pour savoir la valeur des cartes que nous avons en main.

«Il faut avoir de la mémoire, mais c’est une faculté qui se pratique et qui se développe avec l’habitude de jouer. Ça prend un peu de temps pour apprendre à jouer et pour savoir bien jouer. Ça décourage un peu les débutants qui commettent des erreurs et qui se retrouvent avec des joueurs d’expérience», fait valoir celui qui a participé à plusieurs Championnats canadiens et mondiaux de bridge.

Un loisir comme travail

Jean-François Boucher fait figure d’exception dans son domaine. Il a réussi à faire de sa passion, le bridge, une profession qui lui a permis de gagner sa vie au cours des 20 dernières années.

«J’ai un baccalauréat en biologie et j’étais technicien de laboratoire au cégep. En 1997, avec la réforme dans les cégeps, j’ai perdu mon emploi. Je gagnais un peu de sous avec mes chroniques de bridge dans le journal et j’ai décidé d’acheter des clubs de bridge et d’organiser des parties pour les joueurs intéressés, en plus de donner des cours à ceux qui voulaient apprendre à jouer ou se perfectionner. Dans une soirée de bridge, je pouvais attirer en 80 et 100 joueurs qui payaient cinq dollars chacun pour la soirée», explique-t-il.

«Les parties de cartes avaient lieu en soirée parce que les joueurs du club travaillaient le jour. Aujourd’hui, j’organise des après-midi de bridge, car les joueurs sont à la retraite. Le club organise deux après-midi et une soirée de bridge par semaine, et les rencontres attirent entre 50 et 60 joueurs», détaille Jean-François Boucher.

Le dernier des joueurs?

«L’arrivée d’Internet et du bridge en ligne a été une bonne affaire pour les joueurs, qui peuvent maintenant jouer à l’heure qu’il désire avec des joueurs de partout dans le monde, mais pour les clubs de bridge, ç’a eu l’impact de réduire le nombre de participants dans les parties de cartes», commente-t-il.

Le bridgeur entend cependant continuer à organiser des parties de cartes dans des salles communautaires tant qu’il y aura des joueurs intéressés. «Les joueurs de bridge ont développé une belle amitié avec les années. Alors, pour eux, payer cinq dollars, avec le café fourni, pour passer un bel après-midi entre amis pour jouer au bridge, c’est une occasion de garder des contacts et de sociabiliser. J’ai des relations d’amitié qui durent depuis 40 ans grâce au bridge», fait valoir, en terminant, celui qui sera peut-être le dernier joueur de bridge de la région.

Jean-François Boucher joue au bridge depuis plus de 40 ans. Il organise des parties de cartes dans des salles communautaires.