Roger Blackburn

Le fardeau des commissions

CHRONIQUE / J’ai commencé à lire La déesse des mouches à feu, de Geneviève Pettersen, qui raconte la vie trépidante d’une adolescente de Chicoutimi-Nord en 1996.

Quand son père part faire des commissions l’avant-midi, il arrête au bar pour prendre quelques bières avant de revenir « chaudaille » en fin d’après-midi. Il est assez cocktail pour lui signer un chèque de 1000 $ comme cadeau d’anniversaire, ce qui fait chier sa femme, qui n’est pas souvent d’accord avec lui.

Le père de cette ado aurait saprément le goût de faire ça ces temps-ci, car aller faire des commissions, c’est tout un aria. Je préférerais passer l’après-midi à prendre de la bière avec les copains.

On s’entend entre nous : ce n’est pas le temps pour le magasinage, mais il y a des courses nécessaires, comme l’épicerie, la pharmacie, la quincaillerie et la mécanique automobile.

Suivre les flèches

Je suis allé au Canadien Tire, l’autre jour. J’avais quelque chose à réparer à la maison. Déjà, faire la file dehors par grand vent pour aller au magasin, ce n’est pas invitant.

On se fait contrôler à l’entrée. Le personnel est gentil, mais on sent qu’ils sont tannés de répéter les mêmes choses, du genre « Lavez-vous les mains », « Respectez vos distances » et « Suivez les flèches ».

Une fois à l’intérieur, on croise ceux et celles qui sont crinqués, qui arrêtent de marcher à tout bout de champ, avec des yeux tout le tour de la tête, pour s’assurer qu’il n’y a personne à moins de deux mètres.

On croise aussi ceux qui s’en foutent comme dans l’an 40, qui marchent dans tous les sens et qui vont se coller sur vous au milieu d’une rangée en vous passant le bras devant le visage pour prendre un produit sur une tablette.

En suivant les flèches, vous avez repéré la rangée où vous pensez trouver ce que vous cherchez.

C’était déjà difficile de trouver un commis libre chez Canadian Tire avant la pandémie, alors imaginez maintenant. Il faut donc se débrouiller pour trouver le produit recherché par nous-mêmes.

Mais quand ça fait cinq minutes que tu lis les étiquettes pour savoir si c’est la bonne affaire et tu remarques un client qui veut passer dans la rangée et qui attend au bout de l’allée que tu « déguedines » pour passer, tu finis par te tasser pour le laisser magasiner. Tu suis les flèches et tu changes de rangée en te déplaçant pour revenir magasiner le produit que tu n’as pas trouvé.

Quand, finalement, un commis par miracle passe derrière toi et te montre ce dont tu as besoin, tu pousses un soupir de soulagement et tu te diriges vers les caisses. C’est là que tu te rends compte que la file pour payer va jusqu’au bout de la rangée.

Ça fait au moins 20 minutes que ta blonde t’attend dehors parce qu’on ne peut pas magasiner en couple.

Le nombre de clients à l’intérieur est limité, alors deux personnes pour acheter un flacon de quelque chose, ça prive un client de faire ses commissions.

Les employés désinfectent les terminaux de paiement automatique et scannent les codes barres des produits.

Contrairement à la SAQ, ils les manipulent eux-mêmes pour les mettre dans un sac.

Est-ce qu’on exagère ?

Des fois, je me dis qu’on en fait trop, mais on s’empresse de me répondre que si nous n’avons pas beaucoup de cas ici, c’est peut-être parce qu’on fait bien d’en faire trop.

Ce n’est vraiment pas une belle expérience que de se retrouver dans les commerces. Ça fait au moins une dizaine de fois que je retourne sur mes pas à l’épicerie à cause de la trop grande file.

Un copain se plaignait récemment du mauvais jugement de certaines personnes. « Le gars est à la retraite, il ne travaille pas et il va au Costco le samedi pour acheter un paquet de bonbons. Il devrait rester chez lui le samedi et faire ses commissions pendant le jour, la semaine », se plaint-il.

La dame devant moi se dépêche de mettre des fruits dans son panier, voyant que j’attends de prendre sa place à deux mètres de distance. Elle s’excuse d’être aussi lente.

Chère Madame, prenez votre temps. On sait très bien que ce n’est plus une course de faire son épicerie et on sait en partant de la maison qu’on devra s’armer de patience. Et on doit être encore plus patients quand on se rend compte qu’on a oublié quelque chose... quand ça fait dix minutes qu’on fait la file pour payer à la caisse.

J’ai drôlement hâte que les bars rouvrent leurs portes pour aller prendre une bière au lieu de faire des commissions...