Dévoilement buste d’Onésime Tremblay.

Le buste d’Onésime Tremblay

CHRONIQUE / Onésime Tremblay, un cultivateur de Métabetchouan, au Lac-Saint-Jean, a perdu une grande partie de ses terres quand la compagnie Duke-Price (propriété de James Buchanan Duke, homme d’affaires américain qui a fait fortune avec l’American Tobacco Company, et de William Price, de la compagnie Price Brothers) a fait monter le niveau du lac Saint-Jean après la construction du barrage hydroélectrique sur la Grande Décharge, pour élever le niveau du lac à 17,5 pieds, sans prévenir les gens ou procéder à des expropriations.

Ça se passait le 24 juin 1926, à une époque où l’expression « acceptabilité sociale » n’existait pas, à une époque où le développement industriel primait sur le développement agricole, à une époque où il n’existait pratiquement pas de loi pour protéger les terres agricoles et les cultivateurs.

Plus de 800 agriculteurs ont été affectés par le haussement du niveau du lac, et Onésime Tremblay, déjà âgé de 72 ans à cette époque, a pris la tête d’un comité de défense des cultivateurs. Son combat pour obtenir des dédommagements s’est rendu jusqu’au Conseil privé de Londres, le plus haut tribunal à l’époque. Ses fils Raoul et Antoine ont lutté avec tout ce qu’ils avaient comme moyens pour défendre leur cause.

Tout perdre pour défendre sa cause
La famille d’Onésime Tremblay a cumulé les dettes pour finalement tout perdre avant d’être acculée à la faillite. L’homme aura sauvé son honneur. La compagnie Alcan, qui avait acheté la même année la Duke-Price, voulait payer la valeur marchande de la terre (7600 $), alors que le cultivateur réclamait la valeur de rendement des terres (autour de 168 000 $), apprend-on dans le film Le combat d’Onésime Tremblay, de Jean-Thomas Bédard. Il y avait 64 000 ormes sur la terre boisée, en bordure du lac.

L’histoire raconte qu’un jour, un homme important d’Alcan est venu rendre visite à Onésime Tremblay avec un chèque en blanc, signé par la compagnie en lui disant : « Inscrit ton montant sur le chèque et arrête de te battre. » Le vieil homme a refusé l’offre deux fois plutôt qu’une.

Les gens du Lac ont coulé son buste en bronze et l’ont dévoilé, dimanche, dans le parc Maurice Kirouac, dans la municipalité de Métabetchouan–Lac-à-la-Croix. C’est sa petite-fille, Yvonne Tremblay-Gagnon, qui a réalisé le buste, grâce à un montage financier dirigé par son arrière-petite-fille, Marie Gagnon-Malo, et la Fondation René-Malo.

Chèque en blanc refusé
« La scène du chèque refusé par mon arrière-grand-père est une histoire qu’on raconte souvent dans la famille. Si la compagnie avait dit ‘‘Inscris un montant pour dédommager tous les agriculteurs’’, je suis sûre qu’il n’aurait pas hésité à inscrire un montant. Il refusait qu’on le dédommage lui seul. Il ne voulait pas se faire acheter par la compagnie », a raconté Marie Gagnon-Malo, lors du dévoilement du buste.

On peut lire cette phrase d’Onésime Tremblay sur le socle en granite du bronze : « Nous lutterons tant qu’il nous restera un souffle de vie. Nous perdrons peut-être des biens qui nous ont coûté une vie de labeur. Mais nous laisserons, après nous, quelque chose qui vaut mieux, un honneur intact et l’exemple du devoir accompli. »

Il y avait beaucoup d’émotion lors de cette cérémonie. « L’histoire et le patrimoine deviennent tangibles quand ça traverse le temps. Avec un buste en son honneur, un film de l’ONF, un livre et même une bière en son nom, brassée par la Microbrasserie du Lac, on peut dire qu’Onésime Tremblay fait partie du patrimoine régional », a témoigné Joëlle Hardy, directrice de la Société historique du Saguenay. Elle a d’ailleurs souligné que le fondateur de la Société historique, monseigneur Victor Tremblay, était le fils d’Onésime Tremblay.

L’histoire derrière le bronze
Les bustes en bronze ne racontent pas tout. Il faut lire le livre La tragédie du lac Saint-Jean écrit par son fils, monseigneur Victor Tremblay, et revoir le film de l’ONF. Le combat d’Onésime a coûté 76 000 $ à la famille. En juillet 1933, la décision de Londres arrive chez les Tremblay. Le Conseil privé refuse de se prononcer. C’est la ruine. La terre a été vendue aux enchères par la Banque. C’est un voisin du secteur, Jos Gagnon, qui a racheté la terre, en dépit des adversaires de la famille. Après la transaction, il a laissé Raoul, le fils d’Onésime, cultiver la terre. Il aura fallu huit ans pour que Raoul Tremblay rachète sa terre de Jos Gagnon, qui n’aurait pas laissé un étranger l’acquérir.

Ce que le buste de bronze ne raconte pas, non plus, c’est qu’avant de vendre la ferme aux enchères, le shérif est venu sur la terre d’Onésime Tremblay pour vendre les vaches en raison de la faillite. Tous les cultivateurs du rang s’étaient donné rendez-vous pour le démantèlement. Le shérif n’a pas réussi à vendre les vaches plus d’un dollar. Chaque éleveur du rang en a acheté une. Le troupeau s’est vendu 76 $. Les agriculteurs du coin s’étaient donné le mot, une offre par bête, et personne n’a fait monter les enchères. Les acheteurs sont repartis chez eux en laissant les bêtes sur la ferme d’Onésime Tremblay en geste de solidarité. L’industrie agricole a payé les frais de l’avancée industrielle dans la région. La construction de ce barrage sur le lac Saint-Jean est à l’origine du développement de l’industrie des pâtes et papiers et de l’aluminium.

Chaque région a ses héros
« Il faut se rappeler de ces combats et considérer le lac Saint-Jean comme un bien collectif, et non la propriété privée d’une compagnie. Onésime Tremblay est un homme qui m’a inspiré, et je suis heureux qu’on honore sa mémoire », a fait valoir Denis Trottier, ancien député du Parti québécois dans Roberval et homme public très impliqué dans la communauté jeannoise.

C’est d’ailleurs lui qui a entrepris ce projet d’élever une statue en l’honneur de ce fier combattant. « Chaque ville et village devrait d’ailleurs avoir des monuments pour honorer ceux qui ont bâti le Québec à force de bras, région par région », a-t-il conclut.