Les motoneigistes sauvaient beaucoup de temps en n’empruntant pas les sentiers balisés réguliers pour rejoindre l’Auberge des Îles.

L’attrait risqué du hors-piste

CHRONIQUE / « Quand on faisait le tour du lac en motoneige, on ne passait pas par Alma. C’était trop long. En arrivant au club Les Amicaux de Saint-Henri-de-Taillon, on coupait de bord en bord du lac pour se rendre à Saint-Gédéon. Ça prenait moins de 15 minutes. En plus, cette année, le lac est beau. Il n’y a pas eu beaucoup de vent. C’est facile de rouler à 60 ou 70 km/h », m’a raconté un motoneigiste d’une cinquantaine d’années d’expérience que j’ai croisé à la Brasserie Mario Tremblay, à Alma, jeudi.

« Je suis sûr que c’est ça qui s’est passé », dit-il, au sujet de la tragédie de motoneige qui s’est déroulée mardi soir sur le lac Saint-Jean, dans le secteur de la rivière Grande Décharge.

« Il était vers 19 h quand ils ont fait le plein d’essence à Pointe-Taillon et ils se sont sûrement dit : “Si on traverse par le lac, nous sommes à l’Auberge des Îles dans 10 minutes au lieu de 45 minutes, en passant par les sentiers balisés en plein cœur d’Alma“. Ça se fait ; on l’a fait tant et tant par le passé. Même qu’à une époque, cette traverse était balisée et entretenue par les surfaceuses », rappelle le motoneigiste d’expérience.

À son avis, le guide connaissait ce raccourci, mais il a mal estimé sa trajectoire. « Il n’y a pas eu beaucoup de grands froids cet hiver. Peut-être que la zone sans glace était plus grande qu’à l’habitude », suggère l’Almatois.

Un raccourci connu

Gaston Fortin, secrétaire de la Fédération des motoneigistes du Québec et administrateur pour le Saguenay–Lac-Saint-Jean, confirme que ce raccourci est connu et utilisé par les motoneigistes qui connaissent le secteur. « Quand on fait le tour du lac, souvent, on utilise ce trajet pour éviter de circuler en ville », fait savoir Gaston Fortin.

« Il y a une quinzaine d’années, ce trajet était en effet balisé et entretenu par les surfaceuses des clubs de motoneige. Certains motoneigistes utilisent même des branches ou des petits arbres pour marquer le trajet. Quand il neige et que le vent souffle, on ne voit plus rien. Lundi soir, j’étais en motoneige et la visibilité était réduite. Quand tu files à 60 km/h, le soir, avec de la neige et un peu de rafales, tu ne peux pas voir si c’est de l’eau ou de la neige devant toi », assure le spécialiste de la motoneige.

Les cartes de sentiers de motoneige de la région n’indiquent à aucun endroit les dangers potentiels de lacs non gelés, et c’est normal. La Fédération des motoneigistes ne peut pas contrôler tout ce qui se passe en hors-piste. Dans le cas de la tragédie de mardi, le guide a conduit ses clients hors des pistes, une décision qui comporte des risques.

Un phénomène

Le hors-piste est de plus en plus attirant pour les adeptes de motoneige. Le phénomène se constate au village alpin du Valinouët, alors que les propriétaires de motoneige passent de longues journées à s’amuser hors des sentiers fédérés sur les lacs, chemins forestiers et couloirs de transport d’énergie. Les motoneiges des dernières années sont beaucoup plus fiables qu’auparavant et même les touristes se laissent tenter par l’attrait du hors-piste, qui est une activité souvent plus exotique que de circuler dans des sentiers de plus en plus achalandés.

Le ministère des Transports ne peut pas placer des flèches, des affiches et des arrêts partout dans les forêts du Québec. Sortir des sentiers fédérés comporte sa part de risque et ce n’est pas une petite heure de formation qui va suffire à gérer les risques et les dangers de la motoneige hors-piste.

Les campagnes publicitaires de l’industrie touristique invitent les gens aux plaisirs de la motoneige ; les engins sont plus fiables et plus confortables avec des sièges et des poignées chauffants ; les téléphones cellulaires avec GPS et cartes interactives procurent des sentiments de sécurité aux adeptes ; l’or blanc est de plus en plus accessible ; et la clientèle de tourisme hivernal ne cesse de progresser.

L’hiver dernier, je suis parti en excursion de motoneige dans le sentier des passerelles du 49e, au nord du lac Saint-Jean. À certains endroits, sur des terres agricoles, les clubs ont installé des clôtures pour empêcher les motoneigistes de sortir des sentiers balisés et de se promener dans des plantations ou sur des terres. L’attrait du hors-piste est toujours au bout des skis de motoneige.

Un secteur qui devrait être signalé

La formation des guides et la formation des locateurs de motoneige n’empêcheront pas les risques inhérents à cette activité. Depuis des années, les campagnes de sensibilisation informent les motoneigistes des dangers de circuler sur les lacs gelés et on continue de circuler sur des lacs gelés.

Dans le cas de l’eau claire à l’embouchure de la rivière Grande Décharge sur le lac Saint-Jean, le motoneigiste d’expérience que j’ai rencontré suggérait d’installer sur l’île Ronde – limite entre l’eau claire et la glace – une lumière clignotante, comme on le fait sur les tours en hauteur pour avertir les motoneigistes qu’au-delà de cette lumière, c’est à l’eau claire.

Je sais que ce n’est pas indiqué de circuler dans ce secteur, mais les motoneigistes le font quand même. Peut-être que le coroner pourrait suggérer de l’affichage sur le lac pour signaler les dangers, même si ce n’est pas un sentier fédéré.

Un guide de motoneige de Montréal a perdu la vie et cinq touristes français manquent encore à l’appel dans ce secteur. D’autres motoneigistes ont enfilé dans l’eau de ce secteur par le passé et d’autres risquent le même sort à l’avenir.

C’est épouvantable pour les familles. On ne peut plus seulement dire : « Les gens du coin savent qu’il ne faut pas aller là ; c’est dangereux », car il n’y a plus seulement les gens du coin qui se hasardent sur le lac Saint-Jean en motoneige.