Maxim Flamand-Bédard, finissant en technique de production brassicole au Cégep de Jonquière, Jean-Philippe Bouchard, président de la Distillerie du fjord, et Serge Bouchard, chef de la production du gin Km 12.

La sagesse d'un père

CHRONIQUE / Les deux jeunes frères, Jean-Philippe et Benoit, se retrouvent dans le sous-sol de la maison familiale et tombent sur une boîte de carton contenant des ballons, des béchers, des éprouvettes, des fioles, des erlenmeyers, bref toutes sortes d’équipements que le chimiste de la famille, Benoît, a utilisé durant ses études.

« Hey, on devrait se distiller de l’alcool, on devrait se faire du gin » se disent-ils, comme ça, histoire de s’amuser un peu. Benoît savait comment distiller, il est chimiste de formation, mais le père a mis son pied à terre. « Non, non, dit le père. Vous ne commencerez pas à faire de l’alcool illégalement dans le sous-sol de la maison, on ne peut pas faire ça, c’est interdit », a lancé Serge Bouchard, un retraité de Rio Tinto, à ses deux fils.

«On va faire comme Il faut»

« Si vous voulez faire du gin, on va le faire comme il faut. Vous allez suivre une formation à Kelowna, en Colombie-Britannique, pour développer un savoir-faire, pour devenir maître-distillateur, et après ça on va demander un permis de producteur de boisson », a insisté Serge Bouchard auprès de ses deux fils.

L’histoire est connue depuis. La famille Bouchard a installé en 2017 la Distillerie du fjord à Falardeau pour fabriquer le gin Km12, reconnu comme un des meilleurs gins au monde grâce à l’eau des monts Valin et à une médaille d’or remportée lors du San Francisco Spirit Award parmi 256 gins en compétition.

Une chance que le père a dit : « Tant qu’à faire on va le faire comme du monde ». Ce que les fils de Serge Bouchard ignoraient pendant leur formation à la distillerie de Kelowna, c’est que leur père leur avait caché un secret de famille. Imaginez-vous donc que le grand-père et l’arrière grand-père des jeunes distillateurs fabriquaient jadis de la boisson dans le sous-sol de leur maison.

Imaginez comment le passé nous rattrape, c’est incroyable. Vous êtes père de deux gars, un en chimie et l’autre en entrepreneuriat, la vie suit son cours et tout va bien. Un beau soir, ils sont dans le sous-sol avec des fioles et vous revoyez votre père et votre grand-père avec un alambic de fortune en train de fabriquer de la baboche.

Depuis cinq générations

« On ne savait pas que nos aïeux avaient des alambics et que nous étions la 5e génération à s’intéresser à la distillation. Quand notre père nous a raconté cette histoire, on avait l’impression qu’il coulait du gin dans notre ADN », a confié Jean-Philippe Bouchard que j’ai rencontré jeudi dans la distillerie de Falardeau, à l’occasion de la sixième livraison d’un lot de 4800 bouteilles du gin Km12 dans les SAQ de la province. « L’aventure a commencé il y a trois ans et nous avons livré 20 000 bouteilles en 2017 », lance fièrement le président de la Distillerie du fjord qui espère atteindre le chiffre de 50 000 bouteilles en 2018.

Ils ont testé 40 macérations différentes pour en sélectionner une dizaine afin d’en retenir trois avant d’arriver à la recette médaillée d’or. « Nous savions que nous voulions un gin forestier, fait avec des produits qui nous entourent. Nous avons fait des dégustations avec des amis, des connaissances, des épicuriens comme nous, des gens qui ne sont pas des spécialistes et ça nous a bien servi », fait valoir Jean-Philippe Bouchard. Le biologiste d’Albanel, Fabien Girard, un grand spécialiste des essences boréales, a été un important conseiller pour le choix des ingrédients pour réaliser le Km12, pour lequel on compte maintenant sur l’aide d’un finissant en technique de production brassicole du Cégep de Jonquière, Maxim Flamand-Bouchard.

Ça goûte le sous-bois

Tout est artisanal à la distillerie du fjord. La cueillette des pousses de sapin baumier, des graines de poivre des dunes, du nard de pinèdes, des feuilles de framboisier sauvage se fait par des cueilleurs, souvent des amis quand ce n’est pas Jean-Philippe Bouchard qui met ses mains dans les sous-bois. « On veut faire vivre une expérience aux gens qui consomment notre gin », explique le jeune distillateur issu de la génération où le plaisir occupe une place importante.

J’ai pu goûter du bout du doigt à la première distillation issue de la macération. Ça goûte le sous-bois, ça sent le sapin de Noël, ça goûte et ça sent chez nous. La mixture était très alcoolisée. « Ça doit tourner autour de 85 % d’alcool, on va adoucir tout ça avec l’eau de la source naturelle du kilomètre 12 qui coule depuis le sommet des monts Valin », me glisse à l’oreille Serge Bouchard qui se dit bien fier de tout ce qui a été réalisé ces trois dernières années.

Dans le sous-sol

« J’ai vu mon père et mon grand-père brasser dans le sous-sol quand j’étais jeune. Mes oncles me racontaient que mon aïeul était un homme frêle et qu’il fallait le supporter sous les bras quand il voulait remonter du sous-sol lors des tests de goût. Quand on goûte de l’alcool à 85 %, ça tombe dans les jambes », rigole Serge Bouchard.

« On me dit que mon grand-père mettait de l’alcool dans une cuillère à soupe et la flambait avec une allumette. S’il restait encore de l’eau après la flambée, il disait que ce n’était pas prêt. Quand l’alcool s’évaporait au complet dans la cuillère, il disait que la recette était prête », fait savoir le paternel tout souriant. « Ma mère plaçait des journaux dans les fenêtres pour éviter les regards curieux », ajoute-t-il.

Tout est artisanal

L’embouteillage se fait aussi de façon artisanale. « On fait ça entre amis, c’est un peu le côté festif de notre création. Nous savons que nous profitons présentement de l’effet nouveauté et que notre médaille d’or à San Francisco a aidé à propulser les ventes depuis nos premières livraisons, en octobre 2017. La période des Fêtes a aussi été très intense, on sait que les gens d’ici sont fiers des produits d’ici et que le Km12 a été offert en cadeau », met en relief Serge Bouchard.

Les producteurs de la Distillerie du fjord sont confiants pour 2018. « Notre gin a été reconnu par de grands chefs, comme Ricardo qui le considère comme une de ses trouvailles 2017 dans son magazine. Nous avons aussi écouté les conseils des experts de la SAQ en ce qui concerne le choix de la bouteille, de l’étiquette et des boîtes d’emballage. On voit déjà l’effet du produit quand il entre en succursale, » explique Jean-Philippe Bouchard qui sera présent dans plusieurs événements à Montréal, au cours des prochains mois.

« Nous ferons partie d’une mission économique en Europe au cours des prochains mois et nous espérons que notre gin nordique retienne l’attention sur le Vieux Continent », indique en terminant celui qui a autant de caractère que son gin.

Jean-Philippe Bouchard était directeur de compte dans le domaine bancaire avant de se lancer dans cette aventure. « J’ai remis ma démission en même temps que notre plan d’affaires », image le plus sérieusement du monde celui qui mijote déjà d’autres recettes avec son père et son frère.

Le Km12 est un véritable coup de coeur pour 2017, je l’ai adopté comme de nombreux consommateurs de la région. En Dry Martini, c’est excellent ; seulement sur glace, c’est un délice et j’ai volé la recette de Marie-Fleur St-Pierre, alors qu’elle était de passage au restaurant l’Inter de Chicoutimi. Je fais des jaloux avec son ceviche de pétoncles façon gin tonic Km 12.