Fred Pellerin

Là où les écrits s’envolent

CHRONIQUE / Fred Pellerin continue de raconter ses histoires, de réinventer les légendes et de donner vie aux personnages pittoresques de son village. « À Saint-Élie-de-Caxton, les écrits s’envolent et les paroles restent. »

J’ai assisté à son spectacle, Mon village en trois dés, jeudi, au Grand théâtre de Québec. Je n’avais pas la patience d’attendre au mois de septembre pour le voir à Saguenay.

Fred (on l’appelle par son petit nom chez nous) est parti à la recherche des origines de son village qui a vu le jour le 12 avril 1865. « Ce qui amène la question : qu’est-ce qu’il y avait le 11 ? Pourquoi, la veille, il n’y avait rien, et le lendemain, pouf ! y a un village ? »

Ça commence comme tout les villages avec une famille ou deux de défricheurs qui s’installent ; une route ; un pont ; un magasin ; un bureau de poste. C’est d’ailleurs à cause de la postière, Alice, que les écrits s’envolent à Saint-Élie. Les gens du village la surnomment « Àliche » à cause du don de la langue qu’elle a pour coller des lettres et des timbres.

Il ne manque qu’une église pour avoir tout ce qu’il faut pour fonder un village. C’est là qu’est arrivé, tout frais vernis du Séminaire, le jeune curé Élie.

Avec Fred, on ne sait plus s’il conte, s’il raconte, s’il cite, s’il explique, si c’est vrai, si c’est légende, mais on aime se perdre dans ses histoires. Il est allé fouiller dans les archives du village, dans la voûte surveillée par Odette, celle qui répond au téléphone quand vous composez le zéro. « Appelez demain, c’est pas dur, son poste, c’est son initial. Elle va rire, c’est sûr, des fois elle reçoit des téléphones de Paris », nous invite-t-il, mort de rire, juste à penser que des spectateurs vont téléphoner.

En mettant la main sur le tome un de l’histoire du village, il se rend compte que les trois premières pages du livre ont été arrachées. « Je suis allé voir ma grand-mère pour savoir ce qu’il y avait dans ces trois pages ; elle sait ce qui s’est passé, elle fait de l’autosuffisance dans l’archivage », dit-il avant de raconter.

Il dira, d’ailleurs, à la fin du spectacle : « Ma grand-mère m’a tout raconté ça gratis, gratuitement... Alors, quand je pense à vous... », lance-t-il en nous regardant d’un air moqueur pour, genre, dire merci d’être là.

Dans ce spectacle Mon village en trois dés, Fred fait revivre de nombreux personnages, car le curé envoyé par l’évêché, sur un coup de dé, visite tout le monde, pour connaître les gens et voir si ça vaut la peine de fonder un village.

Le curé se frotte à Toussain Brodeur, au barbier Méo, à la « mére » Gélinas, à la belle Lurette, à « Àliche » la postière et aussi à la veuve vive du village voisin.

Le pauvre curé, qui ne croit pas au hasard et qui refuse de lancer les dés pour connaître ses pensées, est aux prises avec un grave problème dans le village, avant qu’il soit vraiment un village. Vous suivez ? Les villageois écrivent à leurs morts et reçoivent des lettres des défunts. « À part mon décès, tout va bien », pouvait lire la belle Lurette dans une lettre de l’au-delà. Le curé ne pouvait pas accepter ça et se lance en chaire pour dénoncer la postière qu’il soupçonne de répondre au courrier adressé aux morts du village.

On découvrira finalement comment est né Saint-Élie-de-Caxton et, encore une fois, on saura qu’il faut tout un village pour élever un enfant. Un village qui ressemble à nos municipalités, des personnages qui ressemblent à nos personnages colorés de chez nous. Fred Pellerin a ce don de nous prendre avec ses mots et de nous amener avec lui dans ses histoires. Nous, on se laisse traîner par la main pour en avoir davantage.

Le conteur prend quelques pauses, après ses grandes envolées verbales, le temps de nous pousser quelques chansons toujours bien choisies. « N’oublie pas que ce sont les gouttes d’eau qui alimentent le creux des ruisseaux », comme ce sont les villageois un à un qui finissent par former un village en devenant unanimes, en s’unissant.

J’ai ri pendant près de deux heures, sans entracte, un spectacle qui arrive à nous surprendre encore et à faire vivre les légendaires personnages de ce village qui finissent par nous ressembler.

Si vous voulez voir Fred en spectacle, il sera au Saguenay à l’automne. Sinon, trouvez-vous une place au Québec, en Europe ou en Jamaïque où il reste encore des billets... et prenez la route. Fred est « bouqué » jusqu’en 2020.