Roger Blackburn
Béatrice Côté et Benoît Tremblay de Chicoutimi célèbrent leur 70 ans de mariage en cette année de pandémie. Ils vivent heureux et rient encore ensemble après toutes ces années.
Béatrice Côté et Benoît Tremblay de Chicoutimi célèbrent leur 70 ans de mariage en cette année de pandémie. Ils vivent heureux et rient encore ensemble après toutes ces années.

La gloire de vivre à deux

CHRONIQUE / Un ami d’enfance m’écrit et me demande si j’avais un intérêt pour rencontrer ses parents qui célèbrent cette année leur 70e anniversaire de mariage? En couple depuis 70 ans, c’est déjà intéressant, mais en plus ce sont des gens du quartier où j’ai grandi et que je n’avais pas revus depuis 50 ans.

Dans mon enfance, j’allais souvent flâner chez eux, chez mon ami Daniel (qu’on surnommait Picotte à l’époque) après l’école. Quand je suis arrivé en face de la petite maison de la rue Chauvin, j’ai fait comme dans le temps et je suis passé par la cour arrière. «Fais comme avant, t’as juste à crier Picotte, pis je vais sortir », me lance Daniel, bien assis dans le petit salon.

C’est vrai que dans le temps, on se criait au travers de la porte de ‘’skring’’ (clairement du mot anglais ‘’screen’’) quand on allait chercher nos amis. J’ai vécu un moment de nostalgie en entrant dans cette maison, pas de sous-sol, semblable à celle où j’ai grandi dans le parc Caron, près de l’église Saint-Joachim.

S’aimer et rester en vie

Madame Tremblay m’a offert une bière, j’ai accepté. Il y a des habitudes de quartier qui ne changent pas avec les années. «Papa, dis-lui ton secret pour durer aussi longtemps», lance le fils en souriant pour amorcer la discussion. «Pour durer 70 ans, il faut s’aimer et rester en vie», rigole l’homme de 92 ans qui ne les parait pas du tout.

Benoît Tremblay a fait toutes sortes de métiers dans sa vie et il a terminé sa carrière comme mécanicien automobile pendant plus de 20 ans. Il fait partie de cette génération qui a travaillé dur. «On a connu c’était quoi l’ouvrage. À cette époque, si tu ne travaillais pas, tu ne mangeais pas», souligne au passage le digne représentant des Tremblay-Petenben*.

Madame Tremblay, de son nom de fille Béatrice Côté, âgée de 88 ans, se rappelle encore très bien du soir où elle a rencontré M. Tremblay. «Ah syncope que je m’en rappelle. C’était dans une noce aux Terres rompues. Je suis née aux Terres rompues», dit-elle fièrement et avec le sourire au sujet de ce lieu sur la rive nord du Saguenay.

«J’avais 16 ans et il voulait toujours danser avec moi. Je ne voulais rien savoir de lui. Je l’ai laissé me courir après pendant un an et c’est un de mes frères qui me l’a ramené à la maison. Je n’en ai pas connu d’autre ben ben, mais il était tenace. Je me suis mariée à 18 ans», raconte la dame remplie de gentillesse dans sa voix et son regard.

«Moi, j’avais demandé congé pour me marier et à mon retour, le boss m’a congédié. J’étais débardeur à l’usine de Port-Alfred et dans ce temps-là, les travailleurs n’avaient aucune protection», relate celui qui a été conseiller syndical pendant dix ans pour les mécaniciens automobiles durant ses années de travail.

Béatrice Côté et Benoît Tremblay de Chicoutimi célèbrent leur 70 ans de mariage en cette année de pandémie. Ils vivent heureux et rient encore ensemble après toutes ces années.

Madame Tremblay, pour sa part, dit que dans la vie, il faut se contenter de ce qu’on a. «Je n’ai jamais rêvé d’être une princesse et je n’ai jamais envié les autres. J’ai élevé mes enfants comme ça. On a eu une belle vie, on sortait souvent pour aller danser», se rappelle celle qui compte aujourd’hui 19 petits-enfants et 25 arrières-petits-enfants.

M. Tremblay en ajoute: «Dans le temps du Carnaval-Souvenir, ça veillait fort. On sortait de la Légion canadienne et en arrivant à la maison, on changeait de bottines pour aller travailler.»

La belle vie de quartier

Leur bonheur était de voyager avec les enfants en vacances l’été sur les plages des États-Unis et ils ont surtout apprécié la vie de quartier dans ce petit coin de Chicoutimi. «Les écoles étaient proches, les enfants y allaient à pied, il y avait une piscine publique, un terrain de jeu avec des balançoires, une patinoire l’hiver, une épicerie proche et une église. Les enfants allaient à l’école avec les mêmes enfants avec qui ils jouaient dans la rue. Ils se retrouvaient aussi dans les activités de loisir de la ville et de la paroisse. On n’était jamais inquiet, on connaissait les gens du quartier, ça bougeait beaucoup», convient le couple, qui comme bien des gens, se confine en raison de la pandémie.

«On a parlé à nos petits-enfants au travers du cadre de porte, on ne peut pas les prendre dans nos bras. Nous avons fêté notre 70e anniversaire de mariage avec notre famille sans les petits», regrette un peu l’homme de 92 ans.

Plus en forme qu’à 60 ans

Le décès de deux de leurs enfants âgés de 60 et 67 ans a laissé un grand vide dans leur vie. «C’est très difficile de survivre à ses enfants», avoue la vieille maman qui s’inquiète encore pour ceux qui restent.

C’est tout de même étonnant d’entendre dire d’un homme de 92 ans qu’il est plus en forme qu’à 60. «Quand j’ai pris ma retraite à 64 ans, j’ai eu un cancer de la prostate, mais par après, j’ai retrouvé ma santé et je me sens mieux aujourd’hui qu’au moment de ma retraite», dit-il.

Quand je les ai rencontrés, le couple de la rue Chauvin revenait de leur camp de pêche sur la Zec La Boiteuse sur les monts Valin. Les deux amoureux aiment bien encore se retrouver en pleine forêt sur leur lac de villégiature.

Chantal Pary chante encore: «Les gens heureux n’ont pas d’histoire, ils ont la gloire de vivre à deux.»

Bon 70 ans de mariage, monsieur et madame Tremblay.

*Selon le livre Les Tremblay d’Amérique, on dit ceci: « Un autre des pionniers de Chicoutimi parlait tellement vite qu’il avalait la moitié des syllabes; son expression favorite, qu’il lâchait à tout propos, était: “Vous savez pourtant bien”, mais dans sa précipitation ça donnait: “vous savez p’tan ben” : Tremblay-Petenben qu’on rencontre encore en plusieurs endroits.