Sylvie doit s'arranger avec environ 150$ par mois pour se nourrir, après avoir payé ses principales dépenses.

La fin du mois

CHRONIQUE / Sylvie, fin cinquantaine, vit de l'aide sociale. Son état de santé l'empêche de travailler. Elle vit avec sa fille dans un modeste appartement. «La première chose que je fais au début du mois, c'est de payer mon loyer, mon compte d'Hydro, le câble et le téléphone, après on s'arrange pour vivre avec ce qu'il nous reste. On ne réussit jamais à se rendre à la fin du mois», me raconte la dame que j'ai rencontrée par l'intermédiaire du Service budgétaire et communautaire de Chicoutimi.
La dame doit s'arranger avec environ 150$ par mois pour se nourrir et me confie qu'elle cherche des solutions pour ne pas demander d'aide à la Saint-Vincent de Paul. «La pire affaire, c'est de demander. Je ne veux pas priver une famille avec de jeunes enfants. Ils ont de plus grands besoins que nous. Je le sais, j'ai élevé mes trois enfants seule», dit-elle. La dame vit dans le besoin et cherche une façon de ne pas priver les autres. On sent que l'humanité n'a pas de statut social. Elle vit pauvrement et se soucie des autres.
«Souvent, les gens qui vivent des difficultés financières sont des êtres généreux, mais ne peuvent pas donner», fait remarquer Maryse Tremblay, du Service budgétaire, qui rencontre une vingtaine de personnes par mois qui ont besoin d'assistance alimentaire, de vêtements et de conseils budgétaires.
«J'attends d'être à bout de ressources avant de demander de l'aide alimentaire. Des fois, on demande au début du mois et on se fait poser des questions du genre ''comment ça se fait que vous ayez déjà besoin, vous êtes allés au cinéma? '' Je les comprends de poser des questions. Ils n'ont pas toujours tout ce qu'il faut et ils ne veulent pas priver des familles. Je n'aime pas ça demander, c'est gênant, on a honte, c'est stressant, mais on n'a pas le choix. Il faut manger», raconte Sylvie qui s'exprime clairement et qui peut débattre longtemps sur le salaire minimum à 15$. «J'attends le plus longtemps possible avant de demander de l'aide. Je ne veux pas qu'ils pensent que j'ambitionne. Ça devient gênant. On demande chaque mois», confie-t-elle.
Cette semaine, sa fille a lancé un message sur Internet pour trouver une «frock» d'hiver à sa mère. «Une femme a répondu immédiatement et son mari va la donner à ma fille en fin de semaine au terminus. Là, j'ai besoin de bottes d'hiver, mais je ne peux pas porter les bottes de quelqu'un d'autre. Elles sont formées à leurs pieds, j'ai besoin de bottes ajustées», informe Sylvie qui portait les espadrilles de sa fille en cet après-midi aux allures hivernales.
Grâce au filet social, la dame et sa fille ont un toit et arrivent à se payer une télé avec le câble et un réseau Internet, mais ça s'arrête là. «Une fois, on a perdu le câble et on a écouté la radio pendant une semaine. Si ça avait été dans le temps des Fêtes, au moins, il y aurait eu de la musique de Noël», dit-elle avec un sourire quand même.
Ce qui est difficile, à Noël, c'est qu'elle ne peut pas faire de cadeaux à ses enfants.
«Ils vont venir me voir à Noël, mais je n'ai rien à offrir. On va me donner un panier de Noël, c'est très apprécié, mais j'aimerais ça cuisiner autre chose que des nouilles pour le réveillon. On vient écoeuré de manger du steak haché. Du steak en tranche, on sait qu'il y en a sur les tablettes, mais jamais dans notre assiette», raconte la dame qui ne se plaint pas. Elle sait qu'elle n'a pas le droit de se plaindre. Mais ça finit par user de ne jamais être capable de finir le mois, de n'avoir d'autre loisir que regarder la télévision avec un menu quotidien composé de steak haché, de baloney et de saucisses fumées.
«Je suis chanceuse, j'ai un bon propriétaire. Un moment donné, il m'a téléphoné. Il m'a dit qu'il avait reçu une faveur et qu'il devait redonner au suivant. Il a baissé mon loyer de 25$ par mois, c'est vraiment gentil», raconte celle qui aimerait bien donner un peu si elle le pouvait.
Quand il faut ajouter aux dépenses des frais de médicaments, des frais de transport pour se rendre à des rendez-vous chez le médecin et toutes sortes d'imprévus, on ne se demande plus pourquoi il faut donner à la Grande guignolée des médias. Les pauvres ne se rendent pas à la fin du mois tous les mois, mais en décembre on fait un peu plus pour leur éviter ça.