Roger Blackburn

La caméra pas cachée de Foglia

CHRONIQUE / C’est un vieux chroniqueur, j’aurais bien aimé le lire pendant cette pandémie. Il nous aurait peut-être parlé d’autre chose, comme des gosseux de poils de grenouilles. Foglia était dans une classe à part, il arrivait toujours avec une réflexion du champ gauche. Un ami qui partage son admiration pour le vieux chroniqueur m’a relayé une vieille chronique datant du 25 novembre 2006 dans La Presse papier de l’époque.

En novembre 2006, dans les chaumières du Québec, on parle, sur toutes les tribunes, d’images filmées par une caméra cachée dans une chambre de CHSLD. Ces images montrent une préposée aux bénéficiaires qui traîne un vieux monsieur par terre en le tirant par le bras.

C’est le scandale sur toutes les tribunes médiatiques de la province et la maltraitance des personnes âgées est le sujet de l’heure. Le travail de préposée aux bénéficiaires en prend pour son rhume, personne ne les épargne, sauf Pierre Foglia, dans une chronique qui a fermé le clapet à bien du monde.

M. Filion est constipé

Dans une chronique intitulée « La caméra pas cachée », Foglia décrit ce qu’une caméra filmerait normalement dans un CHSLD. En voici quelques extraits et ça commence comme suit : « Une plainte monte du couloir. Encore M. Filion, dit une préposée. Encore constipé. La plainte devient une sorte de beuglement. Ça doit être coincé et ça le déchire, commente une autre préposée, j’y vais. Elle entre dans la chambre où M. Filion, prostré, impuissant, humilié sans doute aussi, pleure doucement. La préposée lui prend la main. Là, là, M. Filion, on va arranger ça. Elle baisse son pyjama, défait sa couche et, de son doigt ganté, dégage l’anus du vieux monsieur. La caméra avec laquelle j’écris cette chronique n’est pas cachée. Ce que je vous montre, n’importe qui peut le voir… »

« Prenons la plus courante des tâches, celle qui est répétée le plus souvent dans tous les CHSLD de la province. Le bain partiel quotidien. Avec un gant de caoutchouc, la préposée lave la figure, les fesses, la vulve, le pénis du vieux ou de la vieille. Enlève les champignons de son nombril avec un coton-tige. Éponge le liquide brun et épais qui suinte de ses oreilles. »

« J’ai dit la job courante. Mais une job comme une autre ? Journaliste, plombier, institutrice, vendeuse chez Renaud-Bray, ça, ce sont des jobs normales, comme les autres. Changer la couche des petits enfants dans une garderie, c’est aussi une job normale. Mais changer la couche d’un monsieur de 88 ans, ce n’est pas une job normale. Pas normal pour le vieux monsieur. Pas normal pour la vieille madame, pas normal pour la préposée. Laver la vieille dame sous les seins, mais pas sous les aisselles parce que son bras, trop raide, ne décolle pas et qu’il faudrait être deux pour le lever… »

« Les nourrir. Madame X, madame Y, monsieur Z ont pris place dans leur chaise à têtière, qui leur tient la tête droite. Pour les gaver, une seule préposée, assise, elle, sur une chaise à roulettes pour pouvoir aller plus aisément de l’un à l’autre. Hop, une petite cuillère de crème de blé à madame X. Hop, une autre à madame Y. Oups ! Monsieur Z ne veut pas ouvrir la bouche. Ben alors, monsieur Z, on n’a pas faim, aujourd’hui ? Miam-miam, la bonne crème... Hop, elle revient à madame X, qui a régurgité. D’abord lui essuyer les coins de la bouche avec une serviette en papier. Hop, madame Y, c’est bien, madame Y ! S’il vous plaît, monsieur Z, je vais me faire gronder par l’infirmière si vous ne mangez pas. La préposée insiste un peu avec sa cuillère. Les lèvres de M. Z se desserrent, il aspire un peu de crème de blé. S’étouffe, la recrache. La préposée en a plein ses lunettes. Finalement, c’est madame Y qui a presque tout mangé. Et quand elle a été bien pleine, elle a déféqué. Hon ! Madame Y ! Venez, on va vous changer. Too much information ? Vous préférez quand la caméra cachée surprend le préposé en train de traîner le petit vieux sur le plancher comme une poche de patates ? Désolé, vous me confondez avec le Téléjournal ou avec une émission de radio qui sévit le midi. »

Violence envers les préposées

Pierre Foglia a souvent mis le doigt sur le bobo alors que tout le monde regardait le doigt qui pointait la lune. Il a aussi mis en relief la violence que subissaient les préposées aux bénéficiaires.

« Coups de pieds, coups de poing aux préposés, insultes. Deuwwors ! crie la vieille à la préposée noire qui vient d’entrer pour la laver : “Je veux pas d’esclave dans ma chambre…” Reconnaissez au moins que ce n’est pas une job comme les autres. Que ce n’est pas une job normale. Reconnaissez que ceux et celles qui la font sont admirables. Pour moins de 400 piastres net par semaine, sacrament, les mains jusqu’aux coudes dans la marde de vos parents. Et vous les espionnez ? Et vous les traitez de chiens sales ? Vous n’avez pas honte ? », de conclure le chroniqueur à l’époque où les préposées aux bénéficiaires venaient de voire augmenter leur salaire de 2138 $ par année, grâce à la Loi sur l’équité salariale.

Des salaires à augmenter

Dans toute cette crise, s’il y a une chose qui doit changer, c’est le salaire des préposées aux bénéficiaires qui sont à 90 % des femmes. Quand le premier ministre François Legault dit qu’il a besoin de bras dans les CHSLD, ce ne sont pas des bras pour faire des choses normales comme placer des sacs de sable lors d’inondation ou des bras pour nettoyer des plages après un déversement pétrolier ou pour nettoyer des fossés.

Ce sont des ailes d’ange dont il a besoin, pour demeurer dans l’angle de ses comparaisons. Le Québec a investi des centaines de millions de dollars pour ouvrir de nouveaux postes dans les CHSLD, ces derniers mois, mais étant donné les bas salaires offerts, ces postes n’ont pas été comblés et l’argent n’a pas été dépensé, a fait valoir le premier ministre cette semaine.

Comme ce n’est pas une job normale de travailler comme préposée aux bénéficiaires dans un CHSLD, on peux-tu convenir qu’il mérite un salaire plus haut que la normale, du genre autour de 25 $ de l’heure, pour être équitable avec ce qui se gagne dans le public, ou pour d’autres travailleurs dans d’autres domaines.

S’il y a une chose qui doit changer après cette crise, c’est le salaire de ces préposées. Si on les paye comme du monde, à la hauteur des soins et services qu’elles prodiguent aux personnes en fin de vie, peut-être que le gouvernement aura moins de difficultés à recruter des anges gardiens dans les mois à venir. Des ailes d’ange, ça se paye.

Le sort de ces travailleuses en CHSLD doit être amélioré. Avec la pénurie de préposées, on se rend compte tout à coup qu’elles sont irremplaçables, quand il faut appeler l’armée en renfort. Ça vous donne-tu une idée du travail qu’elles font ?