Marthe Vaillancourt, la fondatrice du Centre d’aide aux victimes d’actes criminels de Chicoutimi (CAVAC), a passé sa vie à défendre les victimes de violence, particulièrement les femmes, même si elle a découvert avec les années que les hommes aussi se faisaient agresser.

J’ai embrassé Marthe Vaillancourt

CHRONIQUE / Je l’ai remerciée après notre rencontre et je lui ai donné des baisers sur les joues. Je venais de passer deux heures en sa compagnie, j’avais l’impression de revoir ma mère. Une belle madame de 86 ans qui racontait une partie de sa vie et qui voulait faire savoir aux gens comment ça se passe quand on sait qu’on va mourir dans les prochains mois.

Marthe Vaillancourt, la fondatrice du Centre d’aide aux victimes d’actes criminels de Chicoutimi (CAVAC), a passé sa vie à défendre les victimes de violence, particulièrement les femmes, même si elle a découvert avec les années que les hommes aussi se faisaient agresser.

Elle se souvient d’ailleurs du premier homme qu’elle a reçu au CAVAC, au début de l’organisme. « Est-ce que vous pensez une minute et quart qu’on s’imaginait qu’il y avait des hommes avec des difficultés; que des petits garçons se faisaient agresser ? À l’âge que j’avais à l’époque, je ne savais pas ça. Je le sais aujourd’hui, je le sais trop que des petits garçons étaient victimes d’agression sexuelle et qu’ils ne pouvaient pas plus en parler que les filles », avoue celle qui se réjouit de toutes les dénonciations d’inconduites sexuelles sur les réseaux sociaux.

#Moi aussi

Sa réflexion sur le mouvement #Moi aussi qui dénonce les abus et les inconduites sexuels lui fait penser que son action avait sa raison d’être. « Ma première réflexion, c’est de me dire, enfin, il y a des gens qui parlent et il y en a beaucoup. Ça signifie qu’il y en avait beaucoup aussi au début de notre combat pour accompagner les victimes, parce que ces femmes-là qui dénoncent publiquement ne représentent pas la totalité des femmes qui ont été agressées. Donc, ce qu’on pensait à l’époque était juste, qu’il y en avait beaucoup, mais qu’elles ne parlaient pas pour toutes les raisons que je ne vous énumèrerai pas. Nous sommes dans une situation où on ne tolère plus », commente la dame qui s’indigne encore, même face à la mort.

Était-ce tolérable ce que Savail (Éric) a fait ? Est-ce que Rozon (Gilbert) méritait qu’on se taise, et tous les autres ? Dans ces cas publics, il y a toujours deux ou trois personnes qui dénoncent. Donc ce qu’on pensait était vrai, car ces hommes publics, ces hommes de pouvoir, ne représentent pas la totalité des agresseurs. Imaginez, on a failli élire un pédophile aux États-Unis cette semaine », met en relief madame Vaillancourt qui aurait bien aimé que les réseaux sociaux existent à son époque.

« J’ai vu des femmes blessées physiquement. Je ne peux pas vous conter ça, vous ne me croiriez pas. Nous avions des cas lourds qui se présentaient devant nous à la CAVAC. On ne peut pas banaliser les inconduites. On ne peut pas dire qu’une tape sur les fesses, ce n’est pas grave, ce serait renier tout que j’ai fait dans ma vie. Notre corps, c’est important. »

Une féministe pure et dure

Elle me dit, pendant notre rencontre, qu’elle était une féministe pure et dure. Je lui demande qu’est-ce que ça veut dire pure et dure pour son époque ? « Ça veut dire qu’on ne laissait rien passer. Eh, monsieur, on ne laissait rien passer qui pouvait être défavorable aux femmes », dit-elle en posant sa main sur son visage en se demandant si elle aurait pu être plus conciliante.

« Je me rappelle, à l’époque, d’un article qu’un journaliste sportif du Quotidien avait écrit, après une défaite des Saguenéens. Les joueurs avaient mal joué et il a écrit qu’ils avaient joué comme des fillettes et qu’on devrait leur acheter des petits gilets roses. Ô monsieur, j’ai fait parvenir une lettre au lecteur au journal. “Alors c’est ça, quand on porte des chandails roses, on n’est pas bon... le terme de fillette c’est dévalorisant...”. Pauvre lui, je lui ai répondu immédiatement, on ne laissait rien passer », évoque la féministe, indiquant qu’au début d’une lutte, quand on est peu nombreux, il faut agir plus fortement.

Trop « nounoune » pour travailler

Un moment donné, je lui demande où elle travaillait au début de son mariage. Sa réflexion m’a fait penser à ma vieille mère. En riant, elle me dit : « J’étais bien trop nounoune pour travailler, j’ai grandi dans un petit village, à Sainte-Flavie en Gaspésie, je me suis mariée à 20 ans pour élever des enfants », lance-t-elle.

Avec le recul, elle dit : « Pensez là, je suis une bonne femme dans sa cuisine qui élève ses enfants et qui, au cours de sa vie, s’est retrouvé avec la plus haute décoration qu’on peut avoir au pays, l’Ordre du Canada, pour avoir aidé les autres alors que c’était ma source de vie aider les autres. J’ai eu plusieurs décorations, je veux les mettre dans une espèce de cadre pour les accrocher au salon funéraire », fait savoir celle qui s’est inscrite au programme de travail social au Cégep de Jonquière à l’âge de 46 ans pour compléter un DEC.

« Je me suis épanouie à travers les associations, ça m’a sauvée. J’ai travaillé pour les familles, pour les femmes, pour les aînés, ça m’a permis de me développer », témoigne la femme qui a reçu tant de tristes confidences.

« Il y a eu l’arrivée de Marc-André Bédard comme ministre de la Justice. Ça, ç’a été merveilleux pour les femmes parce que le projet que j’avais, t’as beau te débattre, si personne y croit et si le ministre de la Justice vit au diable Vauvert, pis tu ne le connais pas, ça va pas bien pour partir un projet », souligne celle qui a réussi à intégrer l’aide aux victimes dans les corps policiers.

« Au début d’une lutte, il faut se défendre soi-même, on ne peut pas crier venez m’aider. Marcher droit, parler droit, ça fait peur. On m’a reproché mon franc-parler, mais c’était une façon de me défendre. Pour éloigner les dangers, il ne faut pas manifester la peur et jamais la soumission. Je n’ai pas été élevée dans la soumission. À la CAVAC, nous avions des cas lourds, parfois les agresseurs étaient des gens connus. Je devais faire attention à ma sécurité », témoigne madame Vaillancourt.

J’aurais passé la journée avec elle, mais j’avais déjà abusé de son temps. Elle est convaincue que c’est son dernier Noël. Le photographe Rocket Lavoie lui a dit qu’il ne voulait pas et qu’il reviendra pour la photographier l’an prochain. Il y a de ces rencontres qu’on ne voudrait pas qu’elles se terminent.

Joyeux Noël, madame Vaillancourt.