Roger Blackburn

Grosse famille, grosse ferme

CHRONIQUE / L’union des producteurs agricoles du Saguenay-Lac-Saint-Jean célèbre cette année ses 90 ans d’existence, mais ça fait plus de 180 ans que les agriculteurs défrichent, dessouchent, labourent et cultivent la terre dans la région.

Avant de se regrouper et d’unir leurs forces, les cultivateurs étaient des agroforestiers, un terme inventé par le professeur de l’UQAC, Normand Séguin dans les années 70. Les hommes cultivaient la terre en période estivale et bûchaient en forêt pendant l’hiver. L’argent qu’ils gagnaient en travaillant pour les compagnies forestières leur permettait d’investir dans leur petite ferme pendant l’été.

«Les agriculteurs-bûcherons ont permis aux deux industries de se développer parallèlement. Pendant les 50 premières années de la colonisation, l’agriculture était essentiellement une activité de subsistance. Les colons de l’époque ont expérimenté la culture des céréales comme le blé, alors que notre climat nordique ne convenait pas à ce genre de culture», relate l’historien Dany Côté qui a écrit sur l’histoire de l’industrie agricole de notre région.

Le fromage comme fer de lance
«Il a fallu attendre jusqu’en 1882 pour qu’une première fromagerie ouvre ses portes à Chicoutimi afin de donner naissance à notre industrie laitière. La transformation du lait en fromage a été le fer de lance de l’agriculture moderne. L’arrivée du train en 1888 a permis à nos fromages d’être exportés», fait savoir l’historien.

L'historien Dany Côté a écrit sur l'histoire de l'agriculture dans la région. 

«Au début du siècle dernier, il y avait 140 fromageries dans la région. C’était l’époque d’une fromagerie par rang. Les moyens de transport avec des bêtes attelées ne permettaient pas de réaliser de longues distances. La mécanisation avec les tracteurs a permis de faire plus de travail en moins de temps, mais ce qui a vraiment donné un essor à l’agriculture régionale a été l’électrification des rangs dans les années quarante», met en relief l’auteur de plusieurs livres sur l’histoire de la région.

«Au début du 20e siècle, nos fromages gagnaient des prix internationaux», relate l’historien.

L’électrification des rangs
«Il faut se rappeler qu’Hydro-Québec a été créée en 1944. L’arrivée de l’électricité a permis la conservation du lait et l’éclairage des bâtiments. La traite des vaches à la noirceur le matin était chose du passé. Les fermes laitières ont pris de l’expansion pour répondre à la demande des fromageries», explique celui qui se passionne pour l’actualité, qu’il considère comme l’histoire du présent.

L’historien fait un lien direct avec les grosses familles et la grandeur des fermes à l’époque. «Plus les familles étaient nombreuses; plus il y avait de paires de bras; plus il y avait de vaches dans l’étable et plus la ferme faisait de l’argent.»

La modernisation des fermes a eu comme résultat qu’on avait besoin des moins de monde dans les champs et à l’étable. «Les jeunes ont dû quitter les terres pour travailler dans les usines de pâtes et papiers et à l’aluminerie d’Alcan», ajoute Dany Côté.

Le clergé à la base des réussites 
Peu importe les secteurs d’activité aux Québec, l’histoire ne se raconte pas sans la présence du clergé. «Les prêtres et les religieuses avaient de grandes fermes pour nourrir leurs communautés. Les religieux de l’époque avaient soif de connaissance et partageaient leur savoir avec les cultivateurs», fait-il ressortir.

C’est le clergé qui a fait construire la première École d’agriculture à Chicoutimi en 1939 et qui a fondé en 1924 l’Union catholique des cultivateurs (UCC) qui est devenue l’UPA en 1972.

De grandes réalisations
«C’est le 10 juillet 1930 que les cultivateurs de la région, alors regroupés en 45 cercles agricoles de paroisses, ont décidé de se regrouper au niveau régional. C’était une période extrêmement difficile, nous n’avons qu’à penser à la grande crise économique des années 30», met en lumière le président de l’UPA régional, Mario Théberge.

«Les cultivateurs ont réalisé de grandes choses pour leur industrie. Ils ont mis sur pieds différentes structures dès les premières décennies de leur regroupement. Politique sur les abattoirs, service d’inspection des impôts, loi sur la mise en marché, fonds de défense et la première cellule des jeunes éleveurs ont été créés dans la région», explique-t-il. En 1951, il y avait plus de 6200 agriculteurs dans la région. On en compte 1200 aujourd’hui.

«En 1974, les cultivateurs de la région avaient abattu 600 veaux dans une fosse commune pour manifester contre leurs conditions et l’année suivante le gouvernement a adopté la Loi sur l’assurance-stabilisation des revenus agricoles», résume Mario Théberge.

Solidarité sans bornes
Les cultivateurs de la région ont toujours fait preuve de solidarité et des événements comme le déluge de 1996 et la crise du verglas de 1998 en sont de bons exemples. «Lors des inondations, nous avons amassé 10 000 balles de foins pour aider les cultivateurs qui avaient besoin de nourrir leurs animaux. Pendant la crise du verglas nous avons expédié des centaines de génératrices aux éleveurs de la Montérégie, sans même qu’on nous le demande, avec de l’essence, pour qu’ils puissent traire leurs vaches avec des trayeuses électriques», se souvient le président régional de l’UPA, qui exploite une ferme à Normandin.

L’agriculture fait partie intégrante de l’histoire de la région et l’UPA est encore plus que jamais une union importante pour aider ses membres et influencer le gouvernement. «Le gouvernement fédéral ne nous aide pas beaucoup avec leur histoire de libre-échange. Nous devons compétitionner avec des pays producteurs qui n’ont pas les mêmes normes que nous. Ça ne nous parait pas dans notre face, mais nous avons encore eu des pertes 3,6 pour cent», dénonce le président de l’UPA régionale.

Retour aux petites fermes
Les tendances aux petites fermes commencent à redevenir à la mode et cela bien avant la pandémie qui a fait augmenter ce désir. «Sur les 1200 membres que nos comptons, plus de la moitié sont de petits producteurs», affirme Mario Théberge.

Pour l’historien Dany Côté, il est évident que nous allons retourner aux petites fermes comme à l’époque.

«Nos petites fromageries gagnent des prix à l’international depuis les 20 dernières années comme il y a plus de 100 ans pour nos fabricants de fromage cheddar. Le gouvernement a annoncé récemment qu’il allait offrir des tarifs préférentiels pour la culture en serre. Ce sont de petits producteurs qui vont se lancer dans ces projets», estime l’historien.