La pêcheuse au harpon Valentine Thomas était de passage à Chicoutimi mardi pour sensibiliser les gens à l’importance de la consommation locale et responsable. .

Du droit à la pêche au harpon

CHRONIQUE / La Montréalaise Valentine Thomas, célèbre pêcheuse au harpon qui donne des conférences partout dans le monde, était l’invitée de Morille Québec, mardi, à Chicoutimi, pour nous parler d’approvisionnement alimentaire local et durable, dans le charmant décor de L’érudit Café.

Sur la première photo qu’elle nous présente, on la voit sous l’eau, en apnée, vêtue de sa combinaison de plongée, avec ses longues palmes, son harpon dans une main et sa proie de la journée dans l’autre. Une belle photo de chasse sous-marine.

Sur la photo suivante, on se retrouve face à face avec un requin, un harpon pointé en sa direction. « Nous étions en Floride à quelques kilomètres des côtes et je nageais avec un poisson dans ma main quand un requin se pointe face à moi. Il me regarde et je ne me sens pas au sommet de la pyramide alimentaire. À ce moment mon cœur bat très fort. Je ne peux pas m’enfuir, je sais qu’il va me bouffer. Quoi faire dans ce genre de situation ? On reste calme ? On panique ? On lui lance notre poisson ? On lui pousse notre compagnon de plongée en guise de pâture ? » lance-t-elle pour amorcer sa conférence.

Plus forts qu’on pense

« C’est dans ce genre de situation qu’on se rend compte que nous ne sommes pas vraiment ce qu’on pense qu’on est. On est aussi forts que sa propre solution », laisse-t-elle en suspens. Ce n’est qu’à la fin de sa conférence, une heure plus tard, qu’elle nous racontera qu’elle a choisi d’affronter le requin en le piquant avec la pointe de son harpon.

« J’ai appris à me connaître dans un environnement où j’ai peur de tout. Face à vous, le requin chasse. Si je me sauve, je signe mon arrêt de mort. Alors j’ai essayé de lui faire mal avec la pointe de mon harpon ; j’essayais de le piquer dans les ouïes ou dans les yeux, je l’ai combattu. Il a cessé de se battre et il est parti. Face à un requin, vous êtes moins moumoune que vous pensez », assure celle qui a été anxieuse toute sa jeunesse et qui avait peur de tout.

Rendre l’inconfortable confortable

Valentine Thomas, c’est l’histoire d’une fille née à Montréal, le nez dans les livres, pas d’amis, qui s’est fait intimider au secondaire. « On me crachait dessus, je n’entrais pas à l’école par la porte principale, je n’avais aucune confiance en moi », raconte celle qui souffrait aussi d’agoraphobie, qui ne sortait pas de chez elle et qui multipliait les crises de panique jusqu’à l’âge de 20 ans.

C’est celle qui se bat avec les requins qui nous raconte ça avec désinvolture. « Avec l’aide d‘une thérapie, j’ai travaillé à rendre l’inconfortable confortable. Je suis sortie de la maison en allant un coin de rue plus loin chaque jour. Chaque fois que j’étais inconfortable, je m’efforçais de rendre ça confortable », explique-t-elle. Cette pêcheuse au harpon avait peur de l’eau. À 14 ans, une vague l’a renversée sur la plage pour lui faire perdre connaissance. Elle a été 10 ans sans se baigner dans la mer.

« À l’âge de sept ans, je disais à ma mère que je ferais une job payante. Pour moi, le succès passait par les études et je pensais que la passion était synonyme de pauvreté. Je pensais que l’entrepreneuriat, c’était juste pour les génies », dit celle qui a sa propre compagnie aujourd’hui.

« J’ai fait mes études pour devenir avocate, mais je ne me voyais pas passer les 40 prochaines années de ma vie derrière un bureau à lire des documents. Je suis partie à Londres, je croyais que c’était parce que je vivais au Québec qui faisait en sorte que je ne me sentais pas au bon endroit », explique celle qui s’est mise à faire le party et à trouver un travail assez payant dans le monde de la finance.

Indépendance financière

« Ma mère m’avait dit que l’indépendance financière pour une femme c’était important, car si ton mari est fatigant, tu pourras sacrer ton camp », lance-t-elle en riant.

« J’avais un travail payant, je roulais en Mercedes, je faisais la belle vie jusqu’à ce que je rencontre un gars dans un avion qui avait de longues palmes bizarres et qui m’a parlé de la plongée en apnée. Un mois plus tard, je me suis retrouvée en Égypte pour faire de la plongée. Ça faisait un mois que je ne dormais pas et que je recevais des vidéos pour m’apprendre à me libérer d’une attaque de requin, mais j’y suis allée quand même », exprime celle qui est maintenant une spécialiste en la matière.

« Lors de cette journée de plongée, j’ai tiré mon premier poisson, je l’ai mangé sur la plage, j’ai eu la piqûre, j’avais trouvé ma passion. À 28 ans j’ai tout vendu, je suis partie en Floride, j’ai dormi dans ma voiture, j’ai mangé du Kraft Dinner, mais je faisais ce que j’aimais. J’ai trouvé des contrats, je pêchais et je mangeais mes prises, j’avais enfin un travail dont j’étais fière », raconte la plus célèbre pêcheuse au harpon de la planète.

« Après toutes ces années passées sous l’eau, j’ai trouvé une passion pour les poissons et milite maintenant pour la protection des océans et une consommation responsable. »

Traçabilité des poissons

Elle a lancé l’an dernier le livre À contre-courant : récits et recettes d’une aventurière des mers, et elle fait de la sensibilisation comme conférencière, à l’aide de documentaire et une présence active sur Instagram. Elle remet en question nos choix à l’épicerie et nous invite à poser des questions pour savoir d’où proviennent les poissons que l’on mange.

« Je ne mange plus de saumon, car on ne peut pas savoir d’où il vient. Je voudrais qu’au moins 50 % de ce qu’on pêche au Québec soit vendu au Québec. J’essaie de faire comprendre l’importance de la traçabilité des poissons pour être certain que ce sont des espèces pêchées ou élevées convenablement », dit-elle.

Finalement, elle invite les gens à aller à la pêche le plus souvent possible pour manger du poisson local, ce que font d’ailleurs de nombreux adeptes de pêche récréative dans la région, été comme hiver. Ceux qui consomment l’éperlan, les sébastes et les morues qu’ils capturent sous les glaces de La Baie font ce qu’on appelle de l’approvisionnement alimentaire local et durable.