Couvrez ce sein que je ne saurais voir

CHRONIQUE / Quand j’étais en sixième année du primaire, je me rappelle que les garçons n’étaient pas très gentils avec les filles qui vivaient des changements corporels. La phrase la plus souvent entendue quand les filles commençaient à avoir une poitrine était : « Ouais, ça pousse » ! Les filles de caractère répondaient du tac au tac : « Ouais, pis toé, ça r’trousse ».

D’autres filles qui n’avaient pas encore de poitrine portaient des soutiens-gorges et plaçaient des papiers mouchoirs pour gonfler artificiellement leur poitrine. Les garçons leur donnaient le surnom de Kleenex. Les jeunes garçons ne faisaient que répéter ce qu’ils avaient entendu par les plus grands avant eux, ils ne savaient pas que ces méchancetés pouvaient faire de la peine ou intimider les jeunes filles. Mais ça se passait au début des années 1970. J’espère qu’en 2018, on a évolué sur ce sujet ; j’espère qu’on en parle ouvertement dans les salles de classe.

Toujours d’actualité
La question vestimentaire à l’école pour les filles est un sujet qui revient régulièrement dans l’actualité, c’est comme un phénomène cyclique de génération en génération et encore plus souvent en cette ère d’hypersexualisation. L’écho nous est parvenu cette semaine du collège pour jeunes filles Pensionnat du Saint-Nom-de-Marie de Montréal. La direction de l’école a invité une adolescente de 16 ans, qui portait un chandail jugé indécent, à se couvrir dans le cadre d’une activité de remise de prix où les jeunes n’étaient pas obligés de porter leur uniforme scolaire habituel. J’ai cru comprendre que c’est un professeur masculin qui a exprimé un malaise.

Je comprends qu’il faut parfois protéger les gens contre eux-mêmes quand certaines personnes manquent de jugement. Il y a quand même des codes de bonne conduite vestimentaire implicites. On ne porte pas à l’école ce que l’on porte sur la plage ou sur le tapis rouge à Cannes. Pour le reste, ça fait partie du vivre ensemble. Si les filles ont des poitrines qui se laissent deviner, le regard de l’autre doit s’y habituer, comme une paire de fesses sous des vêtements moulants.

Si un professeur masculin ressent un malaise devant une poitrine d’adolescente qui se laisse deviner, c’est peut-être lui qui a un problème. Peu importe l’effet que ça lui fait, il n’a qu’à se contenir et montrer du savoir-vivre en détournant son regard dans les yeux de la fille, montrant ainsi une certaine civilité.

Le libre choix
La ministre responsable de la Condition féminine, Hélène David, s’est invitée dans le débat cette semaine en se réjouissant que les directions d’écoles et les élèves entament une réflexion sur le sujet. Elle a d’ailleurs souligné le caractère militant et engagé des filles qui ont manifesté pour le libre choix du port du soutien-gorge à l’école.

Il me semble qu’en 2018, on devrait être capable de discuter librement de ce sujet en classe en expliquant tant aux filles qu’aux garçons comment chacun des deux sexes perçoit la poitrine féminine. Comment les filles se sentent quand leur corps change ? Qu’est-ce que provoque un regard sur une poitrine pour les jeunes garçons ou même les plus âgés ? Comment les filles se sentent quand les garçons fixent leur poitrine ? Il me semble que l’éducation, la discussion et la sensibilisation demeurent la meilleure façon de faire en 2018 pour aborder ce genre de sujet qui revient régulièrement dans l’actualité.

Codes de comportement
Pour le psychologue Louis Legault du Centre de réadaptation en déficience intellectuelle et en troubles envahissants du développement du Saguenay-Lac-Saint-Jean (CRDITED), le sujet des codes vestimentaires est et sera toujours d’actualité. « Une poitrine d’adolescente de 15 ans sous un décolleté plongeant ou un chandail moulant dans un milieu scolaire reste une source de distraction. C’est pour cela qu’il existe des codes vestimentaires. On ne peut pas exposer ses attributs corporels à l’école comme on le ferait lors d’un 5 à 7 un vendredi soir. Ce comportement social vaut autant pour les jeunes que pour les adultes en milieu de travail », fait valoir le psychologue, qui a ponctué l’entrevue de nombreux exemples dont il a eu écho dans les milieux scolaires.

« Il arrive régulièrement dans le milieu scolaire qu’un professeur demande à une élève, dont la tenue vestimentaire ne convient pas, de sortir de la classe et de se rendre au bureau du directeur. La direction lui fournira alors un chandail à enfiler par-dessus le chemisier ou la camisole à bretelles spaghettis qui ne convient pas. Les profs ont besoin de l’attention de tout le monde pour gérer leur classe et les cellulaires, s’il faut en plus gérer la distraction causée par une fille qui laisse paraître sa poitrine... Ça fait partie des codes de société », explique le psychologue.

Pour Louis Legault, la jeune fille qui s’est fait dire par la direction de son école qu’elle n’était pas vêtue convenablement pour la circonstance doit considérer ce geste comme « un apprentissage de la vie et qu’il y a des codes et des comportements à respecter en société ».