Roger Blackburn
Le Quotidien
Roger Blackburn

Chez Georges célèbre ses 60 ans

CHRONIQUE / Le restaurant Chez Georges, de la rue Racine à Chicoutimi, fêtera son 60e anniversaire le mardi 20 octobre. Son enseigne multicolore, la carte postale du centre-ville de Chicoutimi, trône en haut de la côte comme un symbole de la restauration régionale.

Au début des années 1960, la vieille enseigne se lisait « Georges Steak House », mais avec la loi 101 et la loi sur l’affichage, il a fallu franciser l’enseigne, devenue celle que l’on connaît, « Chez Georges », dont une réplique identique a été faite avec une structure d’aluminium et des ampoules DEL, lors des travaux de 2018.

Le copropriétaire de l’établissement, Jean-François Abraham, petit-fils du fondateur Georges Abraham, soulignera cet anniversaire au coeur d’une pandémie qui frappe de plein fouet l’industrie de la restauration. « Nous avions prévu de bien belles promotions tout au long de l’année, mais on va devoir s’ajuster aux mesures sanitaires de la santé publique », fait savoir celui que les intimes surnomment « Jef ».

Livraison et commandes pour emporter

« C’est une période difficile, mais on ne s’en tire pas si mal. Dans les travaux que nous avons réalisés, il y a deux ans, il y avait de la distanciation dans nos aménagements, de sorte que nous n’avons pas retiré beaucoup de tables dans la salle à manger », explique le restaurateur, qui a cessé ses activités pendant trois mois.

« On a pu compenser par la suite grâce à des commandes pour emporter et à la livraison », dit-il.

« À la fête des Mères, c’était la folie ! Ça arrêtait dans la rue pour venir chercher des repas. Là, nous sommes mieux organisés, mais il a fallu s’adapter à cette forte demande de take-out, avoue le restaurateur. Nos livraisons et plats pour emporter ont connu une forte augmentation, mais ça ne remplacera pas l’expérience d’une salle à manger », estime Jean-François Abraham, qui s’adapte sans cesse aux nouvelles réalités.

Propriétaire et livreur

« Au plus fort de la première vague de la pandémie, on sortait de 700 à 800 commandes pour emporter par semaine. Certains soirs, j’avais jusqu’à neuf livreurs sur la route. J’ai moi-même fait de la livraison pendant six semaines. Il n’y avait personne sur la route ; c’était incroyable ! En plein vendredi soir, à 17 h, à l’angle du boulevard Talbot et du boulevard Barrette, il n’y avait pas une voiture. On livrait les commandes en moins de 15 minutes. Le pont Dubuc était désert. De temps en temps, je croisais un livreur de Sorrento. La ville était déserte. Tout le monde était confiné à la maison », raconte Jean-François Abraham.


« Parfois, je livrais chez des clients que je connaissais et quand ils me voyaient, ils disaient : “Tabarnouche, c’est le boss qui livre ce soir ! ” Ça m’a permis de savoir comment ça marchait, un livreur. Ça travaille de 16 h à 20 h. C’est difficile d’organiser une routine et d’avoir une vie sociale active »
Jean-François Abraham

Une année à célébrer

« En espérant que les restaurants puissent rester ouverts, on va célébrer ce 60e avec la clientèle. J’ai grandi dans ce restaurant. J’étais ti-cul et je mangeais ici, avec mes cousins et mes cousines. J’ai travaillé comme boss boy et je dis souvent que j’ai été élevé ici », raconte celui qui a reconstruit le restaurant il y a deux ans.

Le camion de rue fera partie des promotion du 60e de Chez Georges.

« Nous avons des idées de promotion avec notre foodtruck et on va lancer un logo du 60e avec des objets promotionnels, entre autres. On voulait même organiser une journée avec des prix d’il y a 60 ans, mais on aurait bloqué la rue Racine. On a oublié ça », fait savoir l’homme d’affaires, qui est aussi propriétaire du Dooly’s de Chicoutimi et de L’Étape, dans la Réserve faunique des Laurentides, et qui transige pour vendre ses restaurants Coq Rôti.

« On va profiter de ce 60e pour rappeler de bons souvenirs à nos clients plus âgés et pour attirer une clientèle plus jeune. On doit se renouveler, tout en respectant les traditions culinaires de Chez Georges. »

« En 60 ans, il y a eu huit agrandissements : le comptoir, les banquettes, la salle du fond, la salle à manger en pierre, la partie de droite avec la cigare room, les salles à manger à l’arrière et les rénovations de 2018 », met en relief le copropriétaire.

« J’ai deux associés avec moi qui font de l’excellent travail et qui permettent d’alléger ma tâche, souligne-t-il. Depuis l’ouverture du restaurant, des Abraham ont toujours été propriétaires majoritaires du resto, mais depuis sept ans, Sandy Laforge en assure l’opération, Chrystine Lévesque et Félix Brisson, depuis peu, sont aussi copropriétaires », fait savoir le restaurateur.

Les juke-box aux banquettes ont longtemps fait partie du décor de Chez Georges.

+

LES CHOSES ONT BIEN CHANGÉ

Les enfants de Georges Abraham, Robert, Norma et Michel, ont accepté l’invitation de Jean-François Abraham, mercredi matin, pour une photo soulignant le 60e anniversaire du restaurant fondé par leur père.

« J’avais 8 ans quand mon grand-père a ouvert ici, en 1960 », se remémore Michel Abraham. 

« Moi j’en avais 10, ajoute Norma Abraham. Au début, ce n’était qu’un comptoir pour emporter. Ensuite, il y a eu la salle à manger, avec des banquettes et des juke-box. Mon père était toujours présent au restaurant, sept jours sur sept. »

« C’était une autre époque ! Dans ce temps-là, les gens soupaient à la maison et sortaient en ville pour aller danser ou pour aller veiller. C’est après la soirée qu’ils venaient au restaurant. Entre minuit et 2 h du matin, on pouvait servir une centaine de repas », raconte Robert Abraham.

« De nos jours, les gens viennent souper au restaurant et rentrent ensuite à la maison. Après 20 h, il n’y a presque plus personne dans la salle à manger. Les jeunes qui fêtent tard se retrouvent dans la restauration rapide. Les mentalités ont beaucoup changé », constate l’homme d’affaires de 78 ans, maintenant à la retraite.

Robert Abraham se rappelle cependant que la livraison a toujours fait partie de l’histoire du restaurant. « On faisait livrer par taxi. On appelait au 4230 et il livrait nos repas. Je me rappelle d’une femme d’Arvida qui se faisait livrer un steak tous les samedis soir et ça lui coûtait plus cher de livraison que le coût du steak. »

Michel Abraham, qui a travaillé plus de 40 ans Chez Georges, se souvient de ses longues soirées à la cuisine, derrière les grilles de barbecue. « Il y a des soirs que je ne fournissais pas et il fallait des cuissons différentes. Je posais des marqueurs en plastique en forme de boeuf de couleurs différentes pour indiquer le type de cuisson. C’était de longues soirées et ça brassait pas mal », raconte-t-il.

Jean-François, Robert, Norma et Michel Abraham se préparent à célébrer le 60e anniversaire du restaurant Chez Georges.

Steak, poulet et spaghetti

« Malgré toutes ces années, le poulet, le spaghetti et le steak sont encore les trois vedettes du restaurant, même si on ajoute quelques nouveautés à l’occasion », fait remarquer Jean-François Abraham.

Dans le but de rester authentique à Chez Georges, Norma Abraham est venue faire un tour en cuisine, cette semaine, pour remettre sur le menu la traditionnelle tarte aux biscuits Graham. « Nous avions imaginé une verrine pour dessert, mais nous voulions revenir à l’original », souligne l’actuel copropriétaire.

La restauration a beaucoup évolué, ces dernières années, même si le menu est demeuré le même. « La loi sur l’alcool et l’interdiction de la cigarette a changé nos pratiques. Ça devenait difficile de gérer les sections fumeurs et non-fumeurs. Mon père n’aurait pas aimé ça ! Il a fumé toute sa vie, même sur son lit de mort », relate Robert Abraham, qui se rappelle du patriarche et de son cigare.

Une nouvelle génération

Après 40 ans dans le restaurant de son père, Norma Abraham ne regrette pas d’avoir vendu l’établissement, que son neveu gère de bonnes mains aujourd’hui. « L’aspect social me manque ! C’était comme une famille ici. Les employés étaient fidèles et nous étions de bons patrons, je crois. À la fin, je trouvais ça difficile, la gestion des ressources humaines. La jeune génération n’a pas les mêmes valeurs que nous par rapport au travail », dit-elle.

Robert Abraham en rajoute, disant que les jeunes négocient leurs conditions de travail avant même d’avoir une heure d’expérience. « Ils veulent des horaires de travail qui leur conviennent et te disent d’avance les jours de congé qu’ils veulent. Ça devenait vraiment difficile », avoue celui qui a bâti les Coq Rôti de la région.

On serait surpris de dresser une liste des nombreux restaurants qui ont ouvert leurs portes à Chicoutimi au cours des soixante dernières années, et la plupart sont fermés aujourd’hui. « C’est certain qu’en ouvrant des Tim Hortons un peu partout et de nombreuses bannières de restauration rapide, ça devient difficile de recruter du personnel et ça finit par affecter des restaurateurs locaux », fait valoir Jean-François Abraham.

Les membres de la famille Abraham ressentent une grande fierté de continuer dans les traces du patriarche, dont l’image est bien visible dans le restaurant