Pour le chef de la Première Nation des Pekuakamiulnuatsh, Clifford Moar, le dialogue est la meilleure voie de passage pour mettre fin à des conflits tels que la crise ferroviaire.

Apprendre à discuter

CHRONIQUE / Les chefs héréditaires wet’suwet’en et deux ministres du gouvernement du Canada se sont entendus, samedi soir, après trois jours de discussion. Pour le chef de la Première Nation des Pekuakamiulnuatsh de Mashteuiatsh, Clifford Moar, le dialogue est la meilleure voie de passage dans ce genre de conflits. J’ai réalisé une entrevue téléphonique avec lui, jeudi dernier, au moment même où le gouvernement et les chefs héréditaires entamaient les discussions.

« On entend souvent parler des nations autochtones quand il y a des conflits. Il y a un gros problème de communication entre le gouvernement et les Autochtones. La Loi sur les Indiens a été faite pour nous tasser dans un esprit de colonialisme et ça traîne toujours. Ça fait 40 ans qu’on attend. Les gouvernements changent et il faut expliquer à nouveau la réalité autochtone. On apprend encore à se connaître », fait valoir le chef Moar.

Méconnaissance

« Nous, on la connaît bien, la réalité autochtone. Nous vivons avec quotidiennement. Mais les gens ne nous connaissent pas. Il y a une grande méconnaissance de la nation autochtone. Je n’ai pas été chef toute ma vie, j’ai été consultant pendant une certaine période et j’ai donné des conférences dans les écoles primaires et secondaires, les cégeps et les universités, et je me rends compte que les gens ignorent beaucoup de choses à notre sujet », défend-il.

« Chaque fois qu’il y a une crise, il y a des répercussions sur les communautés autochtones. Ce qui est dommage, c’est que les gouvernements laissent les situations se dégrader avant de conclure une entente. À la crise d’Oka, en 1990, la population en général était favorable aux revendications autochtones au début du conflit. Le gouvernement a laissé traîner la situation pendant 42 jours et a réglé le conflit dans un avant-midi, quand il a décidé de s’impliquer. Si le gouvernement avait réglé ça dès le début, il n’y aurait pas eu de crise. On dirait que le gouvernement attend que l’opinion publique se braque contre les Autochtones pour ensuite trouver un terrain d’entente », estime Clifford Moar.

« C’est la même chose en Colombie-Britannique. Le gouvernement a attendu trois semaines avant de commencer à dialoguer avec les chefs héréditaires, alors que l’opinion publique a commencé à tourner contre les Autochtones. Il faut identifier ceux qui ont avantage à nous diviser, qui ont intérêt à ce qu’il y ait du sable dans l’engrenage de nos négociations », avance le chef.

Privilégier le dialogue

« Nous, ici, à Mashteuiatsh, nous avons toujours privilégié le dialogue. Nous sommes en négociation territoriale pour faire reconnaître le Nitassinan, notre territoire ancestral, depuis 1980. En 2004, nous avons signé une entente de principe et rien n’a bougé depuis. On continue de dialoguer et de faire avancer d’autres dossiers. Quand la loi nous empêche de faire des choses, on la contourne en mettant en place d’autres façons de faire », fait-il savoir.

« Nous travaillons à notre façon pour nous impliquer dans la communauté régionale. Même si nous ne sommes pas toujours assis à la même table, nous sommes capables de faire passer des messages. Parfois, il faut penser en dehors de la boîte, sortir du cadre légal existant, pour trouver des terrains d’entente. Mais quand ça traîne trop longtemps et qu’il y a des changements d’intervenants, les négociations nous ramènent dans les vieux cadres légaux, qui sont limitatifs. Il faut s’entendre sur des choses en dehors des lois qui existent pour faire avancer nos discussions, pour se parler de nation à nation », explique Clifford Moar.

Pour le chef Moar, la signature d’une entente n’est pas une fin en soi. « C’est le début d’un nouveau dialogue pour vivre en harmonie sur un territoire. C’est noble comme intention. On invoque souvent le malheur des erreurs du passé, mais un moment donné, il faut arrêter de s’excuser et apprendre comment discuter », plaide-t-il.

Nous avons réussi à nous entendre avec Hydro-Québec et Alcan à l’époque, en dehors de la Loi sur les Indiens. Nous avons mis en place des codes d’éthique. La loi ne nous permet pas d’être propriétaires, mais nous avons créé des certificats de possession et le conseil de bande signe comme garant. Nous réussissons à faire évoluer de nombreux dossiers en dehors du cadre », fait-il valoir.

« Nous avons réussi à faire reconnaître le droit des femmes autochtones et de leurs enfants, en 1980. À cette époque, notre communauté comptait 3800 personnes et aujourd’hui, nous sommes plus de 7000 », fait remarquer Clifford Moar.

Partenaires avec le milieu

« Pour nous, dans le cas des barrages électriques au fil de l’eau à Val-Jalbert et à Mistassini, nous avons choisi le dialogue et nous avons fini par être partenaires et à mieux se connaître. Avec le dialogue, on se rend compte finalement que nos deux peuples partagent la même relation à la terre », met en relief celui qui a été élu chef en 2017.

« Tant qu’on n’aura pas reconnu nos titres, on va continuer à vivre sous la Loi sur les Indiens, mais en trouvant des idées et des façons de faire pour qu’on soit moins restreints dans nos objectifs de dialogue et d’entente avec les autres sur le territoire », avance le chef de la Première Nation des Pekuakamiulnuatsh.

En terminant, sur une note humoristique, le chef Moar confie qu’il célébrait, jeudi, son 41e anniversaire de mariage. « Vous savez, il faut du dialogue et de la négo pour que ça dure aussi longtemps », a-t-il conclu, en riant.