«Raconter cette histoire m’a donné un nouveau souffle», explique Sylvie Bernier dans son documentaire. Une façon de se réconcilier avec l’eau, qui lui a arraché son neveu Raphaël, noyé dans la rivière

Sylvie Bernier: à la mémoire de Raphaël

CHRONIQUE / Sylvie Bernier avait tourné le dos à la piscine et aux activités aquatiques depuis le 24 juillet 2002. Ce jour-là, elle a vu son neveu de cinq ans, Raphaël, se noyer sous ses yeux dans la rivière Nouvelle, sans pouvoir rien y faire. Une cicatrice qu’elle porte au cœur, et un fond de culpabilité récurrent.

Dans le documentaire Sylvie Bernier : le jour où je n’ai pas pu plonger, diffusé dans Doc humanité, samedi à 22h30 sur ICI Radio-Canada Télé, la championne olympique a voulu raconter cette tragédie, tout reprendre du début, pour prévenir d’autres noyades, mais surtout pour honorer la mémoire de Raphaël. On peut dire sans exagérer qu’un tel documentaire peut certainement sauver des vies.

Ce jour de juillet, pour conclure deux semaines de vacances en Gaspésie, Sylvie et des membres de sa famille ont décidé de descendre en canot la rivière Nouvelle, une activité initiée en partie par l’ex-plongeuse, alors présidente d’honneur d’un souper-bénéfice pour la ZEC locale. L’excursion, en apparence sans danger, tourne au cauchemar. Dans un virage à 90 degrés, l’un des canots se heurte à un embâcle de bois et chavire, coule au fond, emportant l’un des enfants, Raphaël, qui porte pourtant sa veste de sécurité.

Voir les parents refaire le fil des événements, raconter avoir vu la petite main de leur fils au fond de l’eau, est évidemment poignant. Et entendre Sylvie, qui a voulu plonger pour sauver son neveu, mais devoir y renoncer, l’est tout autant. «Est-ce que j’aurais pu plonger pour sauver Raphaël?» se demande-t-elle. Durant des mois, elle se terre, complètement défaite, remise son kayak de mer, renonce à la pêche, boudant les plaisirs de l’eau et laissant son conjoint Gilles prendre le relais auprès des enfants.

L’histoire de Raphaël a aussi laissé des traces à Nouvelle. Finies les randonnées en canot sur la rivière. Le sujet est presque tabou tant la plaie n’est pas tout à fait refermée. Le rapport du coroner en chef du Québec avait identifié plusieurs lacunes dans cette expédition funeste. «Si le guide avait bien encadré le groupe, ça ne serait pas arrivé», se rappelle Pierre Gaudreault, directeur général d’Aventure Écotourisme Québec, qui avait alors été interrogé. Le documentaire évoque, qu’encore aujourd’hui, un tel drame pourrait survenir.

Par exemple, les entreprises de descentes en rapides ne sont pas régies par des lois strictes; chacune a ses propres lois. Je me souviens d’ailleurs d’un guide de rafting qui s’amusait à faire chavirer notre radeau pneumatique, aussi souvent qu’il le pouvait, sur la Rivière-Rouge dans les Laurentides. J’ai cru que j’y passerais. «Avant ça, un guide, ça avait les épaules larges, ça avait l’accent du coin, pis [ça disait] : “Moi, j’la connais la rivière, j’la pêche!”» raconte le guide d’aventure Jean-François Dubé.

Moment très émouvant quand Sylvie Bernier, qui agit aussi comme narratrice de ce documentaire, décide de prendre le taureau par les cornes et de refaire la périlleuse expédition, pour exorciser le drame, accompagnée cette fois du rassurant Jean-François Dubé. «Raconter cette histoire m’a donné un nouveau souffle», explique Sylvie, qui reprend sous nos yeux le plongeon qui lui a valu l’or à Los Angeles en 1984. Une façon de se réconcilier avec l’eau, qui lui a arraché Raphaël. C’est aussi pour lui qu’elle se consacre au programme «Nager pour survivre», qui initie les enfants aux plaisirs aquatiques, sachant qu’un sur deux, au Québec, pourrait se noyer s’il tombait en eaux profondes.

Réalisé par Lisette Marcotte, Le jour où je n’ai pas pu plonger arrache parfois les larmes. En plus d’attirer la sympathie et la compassion, il invite à la prudence, même dans les situations qui nous apparaissent les plus sécuritaires. Regardez-le, y consacrer une heure vaut réellement l’investissement.