Boulevard Mellon.

Qui est Andrew William Mellon?

CHRONIQUE / Le boulevard Mellon est un souvenir d’Andrew William Mellon (1885-1937), banquier, industriel, politicien et très riche Américain (dès 1914). Le premier réflexe est de penser qu’il a contribué positivement à l’histoire régionale. Pourtant, la lecture d’un texte paru dans L’Action nationale en 1943, sous la plume de Burton Ledoux, nous indiquerait plutôt le contraire. La description de la Commission de la toponymie met déjà la puce à l’oreille : « sa philosophie économique eue [sic] un certain succès, mais aggrava considérablement les effets négatifs de la dépression sur le citoyen ordinaire lors de la Grande Crise de 1929, et même longtemps après. Ses relations d’affaires très critiquées jumelées aux conditions économiques désastreuses pour une majorité d’Américains, l’obligèrent à démissionner de sa fonction au Département du Trésor, au début de 1932. » Alors, qui est vraiment cet homme d’affaires ?

Le trust de l’aluminium et Arvida nous présente un portrait dévastateur d’Andrew William Mellon et aussi, en filigrane, d’Arthur V. Davis (origine du nom Arvida). ALCOA, qui désigne pour l’auteur le monopole des compagnies Aluminum Company of America et Aluminum Limited of Canada, est qualifiée par Ledoux de « tumeur monstrueuse et pernicieuse sur le corps politique de l’Amérique du Nord ». Rien de moins. On y apprend que l’empire Mellon-ALCOA a été poursuivi aux États-Unis (É-U) où elle a constamment violé les promesses faites aux tribunaux. Face à la tempête d’indignation aux É-U et ayant épuisé les tactiques juridiques, l’empire fonde Aluminium Limited Canada (1928). Selon Burton Ledoux, six raisons expliquent ce choix de s’incorporer au Canada : échapper à la colère du peuple américain qui se préparait à les frapper ; se soustraire à la surveillance des lois américaines ; perpétuer le monopole de la production et de la distribution de l’aluminium en Amérique du Nord ; exploiter le marché du travail canadien-français qui n’était pas organisé et constituait une proie facile ; utiliser la main-d’œuvre canadienne-française comme arme pour mettre au pas les travailleurs américains et, finalement, s’emparer des richesses hydro-électriques du Québec pour les ajouter à leur fortune. L’empire était membre du cartel nazi I.G. Farben (dirigé par Hitler et démantelé en 1952 dans le processus de dénazification). Il a pu profiter des deux guerres pour détruire la concurrence, engranger des subventions gouvernementales et réaliser des profits faramineux notamment en imposant des conditions inhumaines aux travailleurs en Amérique du Nord et ailleurs dans le monde. L’auteur termine par un appel senti aux Canadiens-français pour qu’ils poursuivent la lutte des Américains contre ALCOA. L’histoire montre, à tout le moins, que l’appel ne fut pas entendu. 

Cette lecture est déroutante, choquante et déstabilisante. Elle nous oblige à réfléchir aux dénominations que l’on donne à nos équipements et infrastructures. Dans le cas de Mellon, et même d’Arthur Vining Davis, il ne s’agissait pas d’informations inconnues ou qui concernaient leur vie privée. Il y avait des poursuites légales aux É-U dès les années 20. L’empire Mellon semblait connu pour ses pratiques frauduleuses et opérations illégales ainsi que son approche impitoyable avec les travailleurs. Plus près de nous, Ledoux parle à quelques reprises de 60 travailleurs tués sur les chantiers du barrage Shipshaw. Il aurait aimé faire une enquête sur cet événement. Faisons-là cette enquête. Donnons le mandat à des historiens de revoir l’histoire de l’empire Mellon-ALCOA. S’il le faut, ayons l’honneur et le courage de revoir certaines dénominations ou de mieux les contextualiser. Faisons de cet exercice une leçon d’histoire sur le développement de la région. Parce qu’il y a une différence fondamentale entre un bâtisseur et un capitaliste sauvage.