Petits souvenirs d’une grande course

CHRONIQUE / Des shoe-claques, un coton ouaté et le goût de courir avec une foule bigarrée, aux objectifs multiples, mais qui partage un seul et même plaisir à l’arrivée !

Samedi, la Course des Pichous célébrera 50 foulées. Pour quiconque a grandi avec ce rituel, les souvenirs défilent comme les milliers de pas d’une course mythique, plus poétique qu’athlétique et, quelque part, qui pouvait remplacer les histoires d’exploits chevaleresques de nos pères.

Pour les jeunes hommes, à l’époque, ça le deviendra résolument par la suite pour les femmes. C’était l’appel du défi, souvent lancé autour d’une bière, même la veille : « T’es pas game, on y va ! »

C’est à mon arrivée à Québec, en 1976, que je me suis rendu compte, à fréquenter un petit cercle de « joggers » – c’était ça à l’époque et non des coureurs –, de la portée des Pichous, cette course, tenue au loin, au Nord, dans ce que l’hiver avait de plus vrai.

Même dans un univers dominé par le hockey et le baseball, les Pichous enseignaient, très utilement, qu’il pouvait y avoir des athlètes autres que les très respectables Guy Lafleur et Jean-Claude Tremblay.

Ainsi sont entrés dans la légende les Lucien Brunel – pour la course des Portageurs – et Patrick Montuoro, le plus royal des plus grands de cette épopée, même s’il n’en détient pas le record. Il possède plus encore, ce « maudit » Français : sa manière d’être athlète et homme. Et que dire de sa foulée, qui était plus de la lévitation que du piétinement.

Même ma mère, qui venait voir courir ses gars – et les filles aussi plus tard – et qui n’avait pas entendu parler d’exploits depuis que son mari avait laissé les chantiers forestiers, nous faisait comprendre que nous, simples humains, n’arriverions jamais à la cheville d’un homme qui voyage en tapis volant !

C’était sans doute mal connaître le dernier de ses fils, André, en qui tous les espoirs de la famille étaient placés et qui battra un jour le légendaire Montuoro. Mais n’en était-il pas un fils spirituel ? Et aussi un héritier des connaissances de Lucien Brunel ?

À Québec donc, en 1979, en flirtant avec l’athlétisme, je tombe entre les mains de Richard Chouinard, un train, lui, fait d’acier, contrairement à Montuoro. Droit, les épaules par en arrière, les genoux bien hauts ; une fois lancé, il ne s’arrêtait plus.

Bien malgré moi, je me trouve pris dans un dilemme cornélien. J’ai invité mon « entraîneur » à venir courir les Pichous et à essayer de battre le coriace Montuoro. Honte ou fierté ! Et si je me souviens bien, dans la petite Honda aux allures d’une Lada qui a traversé le Parc sans chauffage, il y avait aussi celle qui sera victorieuse chez les femmes, Francine Jobin.

Au souper, la veille de l’assaut, autour de la table familiale, où la tourtière était au menu, ma mère a souhaité la bienvenue à cet invité à l’épaisse barbe, en lui faisant voir que c’était peine perdue, son affaire. Montuoro ne court pas ; il vole.

Le spartiate de la course enfile la tourtière, pense à son affaire et m’avise que demain matin, on ira courir quelques kilomètres avant le café et les toasts, pour se rendre ensuite au départ, à Jonquière. Un petit quatre kilomètres, à 7 h le matin, par moins 30 degrés Celsius, question de réchauffer nos corps.

Souhaitais-je vraiment qu’il devance Montuoro ? De là, le dilemme cornélien. Entre l’amour et le devoir. L’amour de Montuoro, parce que c’était lui, la Course des Pichous, à mes yeux ; et le devoir de soutenir celui qui donne un peu de méthode à un coureur plutôt rustre.

Pour voir la suite, il fallait être en avant ; sinon, on se contentera des récits. L’homme au « masque givré », comme l’avait baptisé ce matin-là le défunt Joe Malléjac, a triomphé dans des conditions polaires, faites pour lui. Commentateur d’origine française, Malléjac jouait avec le vocabulaire de Montherlant et rendait poétique l’effort.

Après la course, mon invité riait dans sa barbe fournie. « Tu diras à ta mère que j’entendais les pieds lourds de Montuoro sur l’asphalte ! »

C’est pour ce genre de souvenirs que la Course de Pichous est grande !