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Paule Vermot-Desroches
Le Nouvelliste
Paule Vermot-Desroches
Ingrid Garceau occupait depuis douze ans la fonction d’intervenante pour la DPJ Mauricie et Centre-du-Québec. Elle quittera ses fonctions dans quelques jours.
Ingrid Garceau occupait depuis douze ans la fonction d’intervenante pour la DPJ Mauricie et Centre-du-Québec. Elle quittera ses fonctions dans quelques jours.

Rapport Laurent: derrière la machine, les humains...

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CHRONIQUE/ Dans quelques semaines, Ingrid Garceau quittera la DPJ. L’intervenante de Trois-Rivières avait pourtant multiplié les cris du coeur cet hiver afin de faire entendre la voix de l’ensemble de ses collègues pour espérer qu’un miracle se produise, espérer que l’effritement des équipes de la protection de la jeunesse cesse. Mais l’usure de la tâche, le poids sur ses épaules pourtant expérimentées a eu le dessus pour elle aussi.

Ingrid, c’est un des nombreux visages de la DPJ qui est dépeint dans le Rapport Laurent, déposé lundi après-midi. Un rapport né de la commission du même nom et qui visait à favoriser les droits des enfants et la protection de la jeunesse, dans la foulée de la mort de la fillette de Granby il y a deux ans. À travers les principes incontournables et fondamentaux de ce rapport, qui souhaite remettre l’intérêt de l’enfant au coeur des actions gouvernementales, on a aussi senti l’importance de remettre toutes les Ingrid de ce monde au coeur des décisions de gestion qui seront prises. Pour cesser de les surcharger, de leur laisser enfin le temps de faire le travail, de le faire comme il faut.

Parce que sans ces Ingrid, la DPJ n’a plus de colonne vertébrale, elle n’a plus de coeur et elle n’a plus d’âme.

Le dépôt du rapport n’aurait cependant pas pu empêcher Ingrid de quitter le navire. Elle l’image ainsi: elle naviguait dans un petit bateau qui prenait l’eau, et soudainement un grand et luxueux yacht est passé tout à côté. Elle aurait pu décider de continuer de vider son petit bateau de toute cette eau qui s’infiltrait. Elle a choisi de sauter dans le gros navire solide. Non sans un immense pincement au coeur.

«Je vis la culpabilité de partir, mais il faut être réaliste aussi. Ça fait douze ans que je suis là, et à chaque jour on nous demande d’en faire un peu plus. Alors on se retrousse les manches, et on se les retrousse encore. Mais un moment donné, il n’y a plus rien à retrousser. Peut-être que le dépôt du rapport aurait pu me donner une lueur d’espoir, mais en même temps, l’usure est là pareil. Le corps ne suit plus», résume celle qui commencera bientôt un nouveau mandat au CIUSSS Mauricie et Centre-du-Québec, mais dans un tout autre département. Un mandat qui lui donne un peu plus l’espoir aujourd’hui de mener une vie plus normale, de ne pas avoir la tête prise 24 heures par jour par son travail. Un mandat qui lui offrira le luxe de pouvoir se consacrer à 100% à ses enfants le soir.

«Mon coeur va toujours être là. Le mandat de la protection de la jeunesse, je l’ai tatoué sur le coeur. C’est un mandat fantastique et essentiel. Mais en même temps, j’ai commencé à l’âge de 22 ans et c’était mon vrai premier emploi. Je n’ai jamais connu ça, moi, d’avoir un travail qui ne m’empêche pas de dormir la nuit», confie-t-elle.

Jean-Christophe Côté-Benoit, représentant national pour l’APTS.

Accueil favorable

Le rapport Laurent, Ingrid l’a accueilli comme un petit baume sur le coeur. Le fait qu’on présente ces grands changements comme un projet de société plutôt que comme une autre «réforme» de la DPJ, ça a été apprécié à l’interne, assure-t-elle.

«Protéger les enfants, c’est vrai que c’est une question de société. La DPJ, on n’a pas la baguette magique qui va soudainement tout régler. J’ai apprécié qu’elle parle de favoriser davantage la prévention, et qu’elle ramène le critère d’exception à la DPJ. Parce que c’est ce que nous devons être: l’exception», croit-elle.

L’emphase mise sur la reconnaissance de l’expertise a été également appréciée des intervenantes. Mais le Rapport Laurent a surtout pu mettre en lumière le cri d’alarme que toutes ces personnes s’affairent à faire résonner depuis des années. «Le coût de la maltraitance, on n’a pas idée de ce qu’il représente. Il faut arrêter de compter en fonction de ce que ça va coûter dans l’immédiat. Il faut arrêter de mettre des plasters sur une plaie, parce que les plasters ils ne tiennent plus», ajoute celle qui croit aussi que l’uniformisation entre les régions, telle que proposée par Régine Laurent, serait bénéfique. «Ça nous permettrait au moins d’aller piger dans les meilleures pratiques et que tous les enfants du Québec aient droit au même service», indique Ingrid.

Dans les dernières semaines, encore quatre personnes ont quitté le département d’évaluation et orientation de la DPJ Mauricie et Centre-du-Québec. Une est partie en maladie, une a pris un congé différé et deux autres ont changé de poste, dont Ingrid qui quittera dans les prochains jours. Les quatre employées avaient plus de dix ans d’expérience chacune, une expertise difficile à remplacer. Au département de l’application des mesures, ce n’est pas plus rose. Sur 18 postes disponibles, un seul est actuellement comblé par une intervenante qui a plus d’un an d’ancienneté. «Une hécatombe», commente Ingrid. Rien pour assurer la stabilité du suivi des dossiers.

Syndicat

À l’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS), on indique que le dépôt du Rapport Laurent serait une opportunité en or pour tenter de régler plusieurs lacunes des conditions de travail, le momentum étant là puisque le gouvernement et les syndicats sont en négociations. Or, on demeure plutôt pessimiste quant à la suite des choses.

«Ce qu’il y a dans le rapport, ça fait cinq ans qu’on le répète», lance d’entrée de jeu Jean-Christophe Côté-Benoît, représentant national pour l’APTS. Selon lui, l’enfant a toujours été au coeur des actions de la DPJ. Cependant, ce que le Rapport Laurent apporte de nouveau, c’est qu’on lui promet que désormais, il sera écouté et entendu. «L’enfant ne devrait jamais être pénalisé parce qu’il y a un manque de services», martèle-t-il.

Par contre, rien ne lui laisse présager que le gouvernement Legault a pour le moment l’intention d’appliquer à la lettre les recommandations du rapport. «Dans notre négociation, nous avons demandé de baisser la charge de travail, comme le propose le rapport. Mais pour le moment, ce qui nous a été présenté, c’est une baisse de salaire, une baisse de ressourcement pour les intervenantes et une baisse générale dans les conditions de travail. On a nommé une directrice de la protection de la jeunesse sur le plan national, et on a déjà engagé des changements sans consulter les intervenants. On attend un dépôt des propositions à l’automne, mais tout semble déjà décidé», déplore M. Côté-Benoît.

Pour Ingrid Garceau, par contre, le dépôt de ce rapport apporte quand même un peu d’espoir pour celles qui restent, pour celles qui continueront la mission après son départ. «Je suis peut-être naïve, mais je suis une éternelle optimiste. Je ne peux pas croire que ça ne fera pas bouger les choses. J’ai espoir que ce ne soit pas tabletté, mais j’ai surtout espoir que ça ne devienne pas un outil de capital politique».