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Apprendre à contrôler la colère qui gronde à l’intérieur des hommes ayant des comportements violents, apprendre à gérer l’impulsivité qui entraîne la violence, c’est à ça que s’emploie chaque jour l’Accord Mauricie.
Apprendre à contrôler la colère qui gronde à l’intérieur des hommes ayant des comportements violents, apprendre à gérer l’impulsivité qui entraîne la violence, c’est à ça que s’emploie chaque jour l’Accord Mauricie.

Le «Bonhomme» de Félix, la mission de l’Accord Mauricie

Paule Vermot-Desroches
Paule Vermot-Desroches
Le Nouvelliste
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CHRONIQUE / «En prison, j’ai eu le temps de réfléchir, et je savais qu’il fallait qu’il se passe de quoi. Je savais que je voulais que quelque chose change pour ne plus être toujours dans la violence, pour m’en sortir. Mais ce n’était pas dans ma nature que d’aller demander de l’aide. Moi dans la vie, je me suis toujours arrangé tout seul. Alors une thérapie, je n’étais pas trop ouvert à ça».

Félix n’ouvrira pas sa caméra durant cette entrevue sur Zoom. Même si je lui assure l’anonymat pour son témoignage, il ne souhaite en aucune façon que je puisse l’identifier. Cet homme de la Mauricie a choisi d’emprunter le nom de Félix Dusseault pour me parler. Et au fond, je ne cherche pas vraiment à savoir qui il est. Ce qui m’intéresse, c’est de savoir à quel point le fait d’avoir obtenu de l’aide à travers une thérapie à l’Accord Mauricie a pu être bénéfique pour cet homme qui a fait subir de la violence conjugale à son ex-conjointe.

En huit semaines, huit féminicides sont survenus au Québec, tous dans un contexte de violence conjugale. Des crimes qui ont été commis par des hommes ayant des comportements violents. Comme Félix en a eu envers sa victime. De la violence physique, de la violence psychologique aussi.

Il ne veut pas entrer dans les détails, car il craint aussi que certains détails puissent l’identifier. Mais disons que son histoire a mené à une plainte de la part de sa victime, à de sérieuses accusations, à une condamnation et à une peine d’emprisonnement.

À sa sortie de prison, on lui a imposé plusieurs conditions. Outre celle de ne pas importuner sa victime, il a aussi dû aller suivre une thérapie à l’Accord Mauricie, cette ressource pour hommes aux comportements violents à Trois-Rivières.

«Je suis arrivé de reculons, c’est vrai. Mais en même temps, je me suis dit que tant qu’à devoir être là, j’allais en tirer quelque chose. Je voulais que ça change et je savais que j’avais de quoi à aller chercher», explique Félix.

Lors de rencontres de groupes, il a pu entendre des histoires semblables à la sienne, des histoires qui lui ont permis de jeter certaines bases sur le problème qui l’habitait depuis longtemps. Cette colère, cette impulsivité très caractéristique lorsque la violence est présente dans les comportements. Il a fini par nommer le tout: c’était son «Bonhomme».

Le «Bonhomme», c’est cet homme très traditionnel, pas du tout connecté avec son côté émotif. Celui qui agira avec impulsivité quand la colère le gagne. Celui qui n’a jamais vraiment appris à faire face aux émotions autrement qu’en haussant le ton, et même en utilisant ses poings.

Félix a appris à parler à son «Bonhomme». Il a appris à lui dire de se la fermer quand c’est le temps, quand ça devient trop intense. «Ça n’a pas été évident, et c’est encore un travail quotidien. Parce que j’ai toujours été comme ça. C’était dans ma personnalité. À 15 ou 16 ans, j’étais déjà un p’tit toff. Je savais que ce n’était pas toujours correct, mais ça faisait partie de moi», explique-t-il.

Claudia Champagne, directrice générale de l’Accord Mauricie, ressource d’aide pour les hommes aux comportements violents.

Aujourd’hui, il tente de calmer le «Bonhomme» quand il s’emporte. Il a appris à se retirer des situations qui pouvaient faire monter en lui la colère, il a appris à reconnaître les signes. Ça demande des efforts tous les jours, mais ça fonctionne. Et il en est clairement soulagé.

Comme tout le monde, il a entendu parler de cette accumulation des cas de féminicides au cours des dernières semaines. Il ne connaît pas chaque histoire par coeur, mais il ne reste pas insensible quand il en entend parler. «Quand je vois des affaires de même, je trouve ça terrible, parce que je me demande comment ça a pu se rendre jusque-là», confie-t-il. Pourtant, Félix a du mal à croire que son histoire aurait pu en venir à ça. «Je n’ai jamais pensé à faire ça, je ne me suis jamais dit: je suis à boutte d’elle, je veux m’en débarrasser. Mais j’imagine que ce n’est pas non plus aussi simple que ça quand ça arrive. Ça m’est arrivé d’être vraiment fâché, mais je n’ai jamais senti que ça pouvait en venir à ça».

Projet de loi

La semaine dernière, le sénateur Pierre-Hugues Boisvenu a déposé un projet de loi pour contrer la violence conjugale et mieux soutenir les victimes. À l’intérieur de ce projet de loi, on propose notamment le port du bracelet électronique dès la mise en liberté provisoire d’un accusé, en attendant la suite des procédures judiciaires. On demande également à ce qu’une thérapie pour hommes violents soit imposée dès cette mise en liberté provisoire. Le tout dans le but de mieux protéger les victimes.

À l’Accord Mauricie, la directrice générale Claudia Champagne milite depuis longtemps en faveur de mesures d’aide psychosociale et non seulement coercitives. Elle espère que si ce projet de loi est adopté, il ne mettra pas de côté cette aide psychosociale, essentielle pour espérer une véritable aide aux hommes violents.

«Le port du bracelet, oui ça pourrait certainement prévenir des homicides, mais si ça se fait au détriment de l’aide psychosociale, ce ne sera pas efficace parce que la problématique de violence sera encore là. Des hommes pourraient trouver un moyen de contourner la mesure parce que le problème de fond n’est pas réglé. Il faut que ça aille ensemble», cite-t-elle en exemple.

Mais l’imposition d’une thérapie dès la mise en liberté provisoire, n’est-ce pas là le moyen pour assurer cette aide psychosociale, justement? «Le fait de rendre obligatoire la mesure change littéralement notre rôle d’accompagnement dans la démarche. Nous ne voulons pas hériter d’un mandat de contrôle social parce que ça vient miner la relation de confiance qu’on essaie de tisser avec les hommes. Au bout d’un processus judiciaire, l’imposition des peines et des conditions comme une thérapie nous permet, à travers la route, de venir en aide à des hommes comme Félix, qui ne seraient pas venus d’eux-mêmes, et c’est tant mieux. Mais on ne doit pas tenir le rôle d’agents de libération conditionnelle non plus, car ça vient changer la dynamique d’aide», ajoute Claudia Champagne, qui ne peut non plus passer sous silence qu’une telle imposition devrait forcément venir avec des moyens pour augmenter les ressources, car ça augmentera forcément la demande sur les organismes qui ont déjà du mal à fournir.

Pour sa part, Félix sait que la porte de l’Accord Mauricie lui est toujours ouverte. Et même si sa thérapie a pris fin dans la dernière année, il compte y retourner à l’occasion pour aller chercher de nouveaux outils.

«Je veux y retourner. Je veux peaufiner certaines choses, comme le ressentiment par exemple. Ça peut peser lourd, et je ne suis pas dans un milieu où je peux avoir accès à des discussions là-dessus, où on s’ouvre facilement. À ma job, les gars, ça ne parle pas de ça. Mais là j’ai une place où je peux aller en parler», constate-t-il.

Aujourd’hui, Félix arrive à mettre son pied à terre avec le «Bonhomme» quand il sent que ça peut s’enflammer. Il sait aussi tout ce qu’il a à perdre s’il repasse par où il est passé.

«Dans la vie, ça va toujours arriver qu’on ait des contrariétés. On va toujours se faire couper en char quelque part sur la route. Mais j’ai été chercher ce qui allait m’aider à dealer avec ça. Ça fait du bien, et les gars ne devraient pas hésiter à le faire. C’est bénéfique pour eux, mais aussi pour tout l’entourage. Rendu là, on n’a rien à perdre, mais tout à gagner pour que la violence arrête».