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Patrick Duquette
Le Droit
Patrick Duquette
Il y a deux ans, deux entrepreneurs ont loué un petit lopin de terre dans le Pontiac et lancé un projet de ferme tropicale pour cultiver des aliments de leur pays. Sur la photo: Germain Koualé, Franck Djea et Jean-Pierre Bayalla.
Il y a deux ans, deux entrepreneurs ont loué un petit lopin de terre dans le Pontiac et lancé un projet de ferme tropicale pour cultiver des aliments de leur pays. Sur la photo: Germain Koualé, Franck Djea et Jean-Pierre Bayalla.

Une ferme tropicale en Outaouais

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CHRONIQUE / Il existe, croyez-le ou non, une ferme tropicale en Outaouais.

C’est deux gars du Burkina Faso qui ont eu une idée un peu folle, voilà deux ans.

Leur projet est né d’une frustration: ils ne trouvaient pas de fruits et légumes frais de leur pays dans les épiceries de la région. Ici, tout est importé. Et après trois, quatre mois de transport par conteneur, un fruit, un légume, ça sèche, ça flétrit…

Or les deux amis s’y connaissent en agriculture.

Jean-Pierre Bayalla était technicien agricole dans son pays, tandis que Germain Kouamé est comptable.

Chez eux, dans le Sahel, une région semi-désertique d’Afrique de l’Ouest, la saison agricole est de trois mois.

Comme au Québec, s’est dit Jean-Pierre.

Peut-être qu’on pourrait essayer de cultiver des plantes africaines ici même, en Outaouais?

Les plantes qui poussent le plus vite auraient peut-être une chance de survivre et de croître…

Ils ont loué un petit lopin de terre dans le Pontiac. À Bristol, à un peu plus d’une heure de Gatineau. Une acre, tout au plus.

Et ils ont planté leurs semences.

Aubergine, amarante, oseille, piment fort, patate douce…

Des plantes médicinales aussi, de l’artemesia et de la moringa, surnommée l’«arbre de vie», réputée pour prolonger la longévité…

Si ça a marché? Au-delà de toutes leurs espérances.

«Nous avons été nous-mêmes surpris de la réaction de nos plantes», s’étonne Jean-Pierre.

Leur activité a vite suscité une certaine curiosité.

Des gens qui passaient sur la route 148 s’arrêtaient, intrigués, pour leur dire bonjour. Avant de poser la question qui brûlait leurs lèvres: que font des noirs en plein milieu d’un champ du Pontiac?

Mon vieux, ils cultivent des fruits et des légumes tropicaux.

Ils ont été victimes de leur succès. Le mot s’est passé dans la communauté noire d’Ottawa-Gatineau. Tout le monde voulait des fruits et légumes frais, certifiés biologiques en plus...

Les deux hommes prévoyaient livrer à domicile. Oublie ça, ils en ont eu plein les bras.

La deuxième année, ils ont loué 5 acres. Et la pandémie, au lieu de leur nuire, leur a donné un sacré coup de pouce.

Quand le gouvernement Legault a dit qu’il fallait acheter local, Jean-Pierre et Germain, qui s’étaient entre-temps associés à Franck Djea, un agronome, ont décidé d’ouvrir leur champ à l’autocueillette. Pas trop sûrs que ça allait marcher, d’ailleurs. Est-ce que les gens allaient faire une heure, une heure et quart de route à partir de Gatineau ou Ottawa pour venir cueillir des aliments chez eux?

Réponse: oui. Un gros oui retentissant.

Ils ont invité les gens de la communauté noire. Les parents, les soeurs, les amis… Et c’est parti, boum, d’un coup. Des gens sont venus de partout. De Toronto, Montréal, Sept-Îles même…

«On s’est dit: on va essayer d’amener les gens à la ferme, reprend Jean-Pierre. Ils vont venir voir par eux-mêmes comment les produits se font au naturel. Ils vont apprendre à connaître les plantes. Surtout les enfants. Les enfants qui pensent, par exemple, que les arachides sont des fruits, alors que ce sont des graines qui vont sortir dans le sol!»

Bref, ils ont le vent dans les voiles. Se sont incorporés au fédéral pour l’exploitation de la ferme. Ont formé une coopérative de consommateurs. Ont acheté des serres pour préparer les plants et continuer de cultiver en hiver... Au total, ils comptent une centaine de membres actifs, des gens qui ont investi dans le projet. L’été prochain, ils prévoient semer sur une dizaine d’acres…

La ferme est appelée à devenir un lieu d’échanges culturels. En septembre dernier, ils ont organisé une foire agricole, avec de la musique, des jeux pour les enfants... Les femmes de la communauté ont préparé des légumes. Ils se sont partagé des recettes.

Pour bien des Africains, c’était un retour aux sources.

«On a vu des gens s’agenouiller au-dessus des feuilles de patates douces. Ils disent que ça fait 25 ans qu’ils sont ici au Canada, ils n’ont jamais eu l’occasion de voir ça comme ça, des feuilles fraîches, comme au village qu’ils ont quitté avec leur grand-mère depuis 25 ans», poursuit Jean-Pierre.

«C’est ainsi que nous sommes entrés dans une autre forme de relation. C’était émotif, très touchant, de voir ces gens-là revenir s’agenouiller devant les plantes, pour la récolter avec amour, et rentrer chez eux. Franchement, c’est au-delà de nos espérances.»

Pour info : www.fermetropicale.ca