Le ministre Simon Jolin-Barrette

Pour rassurer les «de souche»

CHRONIQUE / Vous êtes rassurés, là?

Plus de 50 ans après la Révolution tranquille et la déconfessionnalisation du système scolaire, c’est maintenant inscrit noir sur blanc dans un projet de loi: le Québec est un État laïc.

«Le Québec est rendu là, a insisté le ministre Simon Jolin-Barrette. À inscrire formellement dans ses lois que l’État et la religion, c’est séparé.»

Il me semble pourtant que, dans les faits, l’État québécois s’est émancipé depuis belle lurette de la tutelle de l’Église catholique.

L’empressement à inscrire noir sur blanc cette laïcité dans un projet de loi me semble moins un «geste d’affirmation» de la nation québécoise, comme le prétend le ministre Jolin-Barrette, qu’une façon de rassurer les gens craintifs face à un retour à la grande noirceur religieuse — cette fois-ci, à saveur musulmane.

Ce projet de loi me semble surtout destiné à sécuriser les gens qui craignent de se faire envahir par des hordes d’islamistes en turban. On a tous en tête les déclarations récentes de certains politiciens sur ces «gens-là» qui ne s’intégreraient pas, dont il faudrait avoir peur. Alors qu’ils sont combien déjà, au Canada, les musulmans? Un peu plus de 3 % de la population? Tu parles d’un envahisseur.

Je n’ai rien contre la laïcité de l’État. Bien au contraire, c’est une chose qui me semble aller de soi. Mais j’en ai contre les faux-semblants de ce projet de loi qui évite soigneusement de décrire avec précision ce qu’est un signe religieux, qui fait semblant de mettre sur un même pied la petite croix chrétienne et le voile islamique. Alors que c’est le voile qui pose problème à bien des Québécois, pas la croix que le juge porte sous sa toge.

Je veux bien qu’on interdise le port de signes religieux aux personnes en autorité comme les juges, les procureurs, les policiers et les gardiens de prison. Ce serait en accord avec ce qu’on appelle maintenant le «consensus» de la commission Bouchard-Taylor. Même si je ne me rappelle pas d’un juge ou d’une policière coiffée d’un turban ou d’une kippa à Gatineau.

Déjà, pour les enseignantes, j’ai un doute. Qu’est-ce que ça peut bien faire qu’une enseignante porte un voile en classe? Qu’est-ce qu’on va faire si l’enseignante affirme que son voile n’est pas un symbole religieux, mais un simple vêtement? Pourvu qu’elle livre la matière au programme, ça ne me fait pas un pli sur le hijab. Et puis, pourquoi exclure les écoles privées si on est si convaincu que le personnel enseignant doit s’abstenir de porter des signes religieux?

Au moins, le crucifix de l’Assemblée nationale va être déplacé. Ç’aurait été le comble qu’un État qui se veut laïc continue d’afficher un Christ en croix dans la salle où il vote ses lois. Y’a-t-il plus «personnes en position d’autorité» que les membres d’un gouvernement?

Alors ce projet de loi sur la laïcité serait un grand projet de société? C’est surtout un plan pour réconforter les «de souche» qui ont peur de se faire islamiser. Vous savez quoi? Ces jours-ci, je crains plus un Doug Ford qui s’attaque aux minorités, aux médias et aux contre-pouvoirs. À toutes ces petites choses moins visibles qu’un hijab, mais qui font qu’une démocratie est libérale et progressiste.