Patrick Duquette
Danique Osborne-Lafontaine, conseillère aux familles à la Société Alzheimer de l’Outaouais québécois.
Danique Osborne-Lafontaine, conseillère aux familles à la Société Alzheimer de l’Outaouais québécois.

Petites douceurs au temps de la pandémie

CHRONIQUE / Appelons-les Rose et Rosaire, mariés depuis plus de 70 ans. Ils habitent ensemble une résidence pour personnes âgées de Gatineau.

« Habitaient ensemble », devrais-je dire, puisque Rosaire a perdu sa Rose. Elle est décédée subitement. Avant que vous me posiez la question, c’est la vieillesse qui a emporté Rose. Pas la COVID-19, bien que ce satané virus ait un lien avec mon histoire.

C’est que Rosaire est atteint d’Alzheimer. Si bien que chaque jour, au réveil, il s’étonne de ne pas trouver Rose à ses côtés.

Le voilà qui s’informe auprès du préposé aux bénéficiaires : « Dites-moi, avez-vous vu mon épouse ? » Il téléphone à ses enfants : « Où est maman? Je la cherche depuis ce matin, je ne la trouve nulle part… »

Chaque fois, le préposé ou un de ses enfants, de lui annoncer la triste nouvelle. « Monsieur Rosaire, votre épouse est décédée. »

Et Rosaire de fondre en larmes

Et Rosaire de souffrir encore, et encore, de la triste nouvelle qu’il oublie d’une fois à l’autre.

J’écoutais Danique Osborne-Lafontaine, conseillère aux familles à la Société Alzheimer de l’Outaouais québécois, me raconter cette histoire, et j’en avais le cœur serré.

Vous aussi, sans doute.

Je m’informais auprès d’elle de ce que le confinement change dans le quotidien des gens atteints d’Alzheimer ou de démence. De ces troubles qu’on regroupe désormais sous le vocable de « neurocognitifs ».

Et ça change plein de choses.

Dans le cas de Rosaire, c’est l’impossibilité d’organiser des funérailles qui complique tout. Une cérémonie l’aiderait à réaliser la perte de Rose, à surmonter sa peine. Mais c’est interdit, comme tous les rassemblements.

Sa famille ne peut pas aller le consoler à la résidence. Ça aussi, c’est interdit en raison des risques de faire rentrer la COVID-19.

Le préposé aux bénéficiaires, lui, n’a pas le temps de passer une heure avec Rosaire, chaque matin, pour le consoler.

Quant aux intervenants de la SAOQ, ils se déplacent habituellement pour offrir du soutien et du répit aux proches aidants. Le confinement les contraint, comme tout le monde, à agir à distance.

Dans les circonstances, la famille et la SAOQ ont développé des trésors d’imagination pour adoucir le sort de Rosaire. « Sa fille a eu le bon réflexe de lui écrire une petite note accompagnée de l’avis de décès de son épouse. Ça contribue à le réorienter vers la réalité », raconte Danique.

N’empêche… Chaque fois qu’il téléphone à ses enfants, Rosaire s’informe : « Quand auront lieu les funérailles de maman ? »

« Quand tout ça sera fini, papa… »

« Quoi, tout ça ? De quoi vous parlez, tout ça ? », s’impatiente Rosaire.

« Quand le confinement sera terminé, papa… »

« Le… quoi ? De quoi, vous parlez ?

***

Le confinement.

Il a bouleversé le quotidien de tout le monde.

Et alourdi considérablement le quotidien des proches aidants qui vivent 24 heures sur 24 avec des gens atteints d’Alzheimer.

Appelons-le Robert cette fois-ci. Il vit avec Huguette en appartement. Un couple de 70 ans. Avant le confinement, ils se débrouillaient plutôt bien, sans aide extérieure pour les soins et l’hygiène.

C’est Robert qui est atteint. D’avance, c’était un homme qui a besoin de sortir de la maison. De voir du monde. Le genre à s’impliquer dans les sports, à faire du bénévolat.

Avant le confinement, il participait aux activités d’un centre de jour de la Société d’Alzheimer. Il dépensait de l’énergie, voyait du monde. Ça lui faisait le plus grand bien.

Et la nuit, il dormait.

Tout cela a changé avec le confinement. Le centre de jour a fermé. Robert s’est retrouvé avec un surplus d’énergie à dépenser. Et sa pauvre Huguette, qui ne rajeunit pas, n’arrive plus à le contrôler.

Le soir, Robert va se promener dans le quartier. Sans but précis, pour calmer son anxiété. C’est ce qu’on appelle un épisode d’errance. On en voit de plus en plus depuis le début du confinement.

Le problème, c’est que Robert est incapable de retrouver l’appartement. Il cogne aux portes du voisinage. Et sa femme, plus très jeune, qui passe déjà ses journées à en prendre soin, s’épuise à contrôler ses errances.

Celles-ci durent parfois jusqu’aux petites heures du matin…

***

Alors oui, de la détresse, on en voit beaucoup chez les proches aidants.

Le confinement les a privés, du jour au lendemain, du soutien habituel des organismes et de leurs enfants. «Ils deviennent parfois tellement épuisés qu’ils ont peur de péter une coche», constate Danique.

Dans les circonstances, la Société Alzheimer fait des miracles pour offrir du soutien à distance. Elle me raconte l’histoire de cette infirmière qui écrit des lettres d’amour à ses vieux parents. Des lettres écrites à la main, qu’elle leur fait parvenir par la poste. Comme dans le bon vieux temps.

Le père, qui prend soin de la mère atteinte d’Alzheimer, s’émeut de ces lettres manuscrites.

Quant à la mère, la lecture sur papier la touche plus que si c’était sur un écran.

De petites douceurs au temps de la pandémie.