Un projet d’une classe de filles et une classe de garçons a été lancé à l’école du Cheval-Blanc à Gatineau.

Madame, c’est ça des gars !

CHRONIQUE / « Viendrais-tu parler de ton métier aux garçons de ma classe ? Ils ont lu ta chronique sur le chasseur furtif F-35, et ils sont très impressionnés », m’a écrit Annick Sauvé, enseignante de 5e année à l’école du Cheval-Blanc de Gatineau.

Bien sûr, ai-je répondu. Mais, dites-moi, Annick, ai-je bien compris que vous enseignez à un groupe composé uniquement de garçons ? Je croyais révolue l’époque des classes séparées. Mais j’avais bien saisi. À son école, on tente une expérience inédite. En 5e année, on a formé une classe de gars et une classe de filles. Comme dans le bon vieux temps !

Je dis comme dans le bon vieux temps, mais c’est faux. À l’époque des curés, on séparait les gars des filles pour ne pas corrompre les mœurs des enfants. Aujourd’hui, l’idée est toute autre. « C’est que les gars apprennent différemment des filles. Les études le prouvent. Séparer les gars des filles peut être bénéfique des deux côtés », explique Annick.

Sa collègue Julie Cloutier a déjà vécu l’expérience des classes séparées à l’école de la Sablonnière. « Ç’avait été tellement profitable qu’on avait poursuivi l’expérience en 6e année », dit-elle.

Bref, Julie a hérité de la classe de filles. Et Annick, de la classe de gars. « T’as pris les gars ? T’es folle ! », lui ont dit des gens. « Je voulais les gars, rétorque Annick. J’aime les petits gars qui bougent, les hyperactifs, les tannants… Je peux créer un lien spécial avec eux. Je voudrais changer l’idée préconçue que les gars sont tannants à l’école. Démontrer qu’ils sont serviables et travaillants. »

L’enseignante Annick Sauvé a devant elle une classe de 5e année entièrement composée de garçons.

Elle en a 26 dans sa classe. Des petits gars de 10 ans avec de l’énergie à revendre. La semaine dernière, elle leur a demandé de sortir une règle du pupitre. L’instant d’après, ce n’étaient plus des règles, mais des épées, des lunettes, des chapeaux… « Les gars ont besoin de bouger. C’est fou ! Au bout de 15 minutes, faut que j’arrête de parler et qu’on change d’activité. »

Ses petits gars aiment bien les maths et les sciences. L’écriture, c’est moins leur fort. « Un gars, tu lui dis : un ballon est rouge, il est rouge, et ça finit là. Alors que les filles vont pouvoir écrire un page complète sur le ballon rouge ! », explique Annick. Pour les motiver, elle choisit des lectures qui recoupent leurs intérêts. Comme ma chronique sur les F-35. « On va aussi faire plus de robotique, de techno, de programmation », dit-elle.

Et enseigner à des filles, c’est comment ? Différent ! Moins d’intérêt pour les maths, plus pour la lecture. « Dans une classe de filles, on peut créer des cercles de lecture qui auraient plus ou moins marché dans une classe mixte, explique Julie Cloutier. En sciences, on va axer plus sur les plantes, le jardinage. On va faire de la robotique pareil. Mais ce sera davantage centré sur les goûts des filles. »

« Quand elles sont entre elles, continue Julie, les filles posent leurs questions plus librement. Elles craindront moins de se couvrir de ridicule devant le gars de la classe qu’elles trouvent donc beau, et donc fin. Sur le plan de la réussite, ça a un impact. Entre filles, il y a aussi beaucoup d’entraide. Elles sont moins compétitives que les gars. »

Autre avantage des classes séparées : entre filles, ou entre gars, on ose aborder des sujets plus délicats.

Les filles parleront plus librement de leur acné, un sujet qu’elles n’auraient jamais abordé en présence de garçons. « On le voit aussi dans les cours de sexualité, a remarqué Julie. Dans une classe mixte, les filles n’oseront pas parler de leurs règles, et les gars, de leurs éjaculations précoces. »

Lundi, je suis allé parler de mon métier aux gars d’Annick. Je les ai trouvés allumés, curieux, intelligents. Oui, ils sont un peu étourdissants. Justement, c’est ce qui fait leur charme. « Un moment donné, m’a raconté Annick, je leur ai demandé d’arrêter de parler tous en même temps. Un des gars m’a dit : ben madame, t’as voulu enseigner à des gars. C’est ça des gars ! »