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Patrick Duquette
Le Droit
Patrick Duquette
La première femme candidate à la mairie de Hull, Gertrude Laflèche, dépose son vote au bureau de scrutin le 15 avril 1964.
La première femme candidate à la mairie de Hull, Gertrude Laflèche, dépose son vote au bureau de scrutin le 15 avril 1964.

Le temps d’une mairesse ?

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CHRONIQUE / Tiens, déjà une candidate à la mairie de Gatineau avec France Belisle. Peut-être deux avec Myriam Nadeau, peut-être même trois avec Maude Marquis-Bissonnette qui songe à faire le saut. Gatineau pourrait élire la première mairesse de son histoire en novembre.

Avez-vous remarqué ? Personne n’en fait de cas.

Le conseiller Daniel Champagne a bien déclaré : Gatineau est prête à avoir une femme à sa tête. Mais on sent que c’est parce qu’il aime la candidature de France Belisle. Je ne me souviens pas d’avoir entendu M. Champagne dire que Gatineau était mûre pour une mairesse quand Sylvie Goneau a brigué le poste, en 2017.

C’est pour dire qu’on évalue maintenant les candidats au mérite, sans égard au sexe. Mais il n’en fut pas toujours ainsi…

Par un concours de circonstances, je suis tombé sur un vieil article du Ottawa Citizen portant sur la toute première femme à avoir brigué la mairie de Hull. Une lecture ahurissante qui en dit long sur le chemin parcouru par le mouvement féministe depuis les années 1960.

Peut-être inspirée par Charlotte Whitton, alors mairesse d’Ottawa, Gertrude Laflèche décide de se présenter envers et contre tous à la mairie de Hull en 1964, contre l’homme d’affaires Marcel D’Amour, le directeur funéraire Lionel Émond et l’ingénieur Omer Alie.

Charlotte Whitton lors des élections en 1956

Fille des proprios de l’épicerie Laflèche (aujourd’hui le Aux 4 Jeudis), Gertrude Laflèche était une femme en avance sur son temps. Une femme instruite — baccalauréat en arts, maîtrise en sciences politiques, certificat des beaux-arts… Elle avait même étudié les sciences politiques à la Sorbonne.

« À l’époque, une femme de Hull qui avait des études universitaires, c’était très rare. Une femme qui allait étudier à Paris, c’était le summum. En plus, Gertrude était célibataire à une époque où on les traitait encore de vieille fille dans leur dos », raconte Rachel Gaudreau, 84 ans, ancienne voisine et admiratrice de Mme Laflèche.

Dans l’article du Citizen, le journaliste interroge sans gêne Gertrude Laflèche sur son aspect physique : « Sur vos photos, vous avez l’air un rien grassouillette (on the plump side) ». Et Mme Laflèche de rétorquer : « Grassouillette, moi ? Comme vous pouvez le constater, c’est faux. J’ai un poids proportionnel à ma taille de 5 pieds 3 pouces… »

Plutôt que de suivre la voie toute tracée de l’époque, se marier et avoir des enfants, Gertrude Laflèche décide de s’instruire et de donner la priorité à sa carrière au gouvernement fédéral où elle fut économiste et statisticienne. Presque un péché aux yeux du Ottawa Citizen qui note à l’époque que Marcel D’Amour a non seulement de l’instruction, mais aussi une famille de sept enfants…

Gertrude Laflèche en 1956

« Dans l’esprit de l’époque, reprend Rachel Gaudreau, jamais une femme ne pourrait être mairesse. La population était convaincue qu’elle était folle de se présenter. Les hommes disaient : c’est une vieille fille, que fait-elle là ? »

Quelques années plus tard, Gertrude Laflèche contestera l’expropriation de sa maison de la rue Champlain pour céder la place à Place du Portage. Une bataille épique qu’elle mènera à nouveau seule. Et qu’elle perdra à nouveau non sans éveiller des consciences.

« Moi, je l’admirais, reprend Rachel Gaudreau. Il faut dire aussi qu’elle était seule. Il n’y avait pas de cercle autour d’elle. Tout ce qu’elle faisait, elle le faisait à titre individuel. Elle avait des convictions. Ça prenait du courage pour affronter, seule, la mentalité d’une époque. »

Les chemins de Gertrude et de Rachel se sont croisés quelques années plus tard. « Je commençais à m’engager dans le mouvement des femmes, en 1970. Gertrude est venue exprimer son admiration devant ce qu’on faisait. Vous, les jeunes femmes, vous l’avez, l’affaire !, disait-elle. Elle voulait nous aider. Les groupes de jeunes femmes n’étaient pas trop enchantés de la voir. On était à l’époque du peace and love. Elle faisait un peu maîtresse d’école avec son tailleur… »

Au fait, Mme Gaudreau, avez-vous voté pour elle en 1964 ?

« Bien sûr ! Par solidarité féminine. Je commençais juste à prendre conscience du changement qui s’amorçait dans la société. Je me suis mariée juste avant que ça change. C’est ce qu’on faisait à l’époque : on se mariait et on faisait des bébés. Sans être malheureuse, je n’étais pas emballée par cela. »

« J’avais le regard tourné vers ce qui s’était passé dans le monde. Comme bien des jeunes filles, j’ai lu le Deuxième sexe de Simone de Beauvoir. C’est un choc de lire cela dans les années 1950. Je me suis aperçue que je n’étais pas seule, que d’autres femmes se sentaient comme moi. »

« Je fais partie de la génération des femmes pour qui tout était à faire. Il n’y avait pas de maisons d’hébergement pour femmes violées ou violentées. Pas de lois sur l’avortement. Les jeunes femmes d’aujourd’hui pensent que c’est le gouvernement qui a tout mis sur pied. C’est plutôt nous, les femmes, de façon bénévole… »

Rachel Gaudreau a écrit une lettre au Droit, en 2017, pour souligner le décès de Mme Laflèche à 101 ans.

« Elle s’est éteinte dans le silence, regrette Mme Gaudreau. Parlez d’elle ! Quand elle s’est fait battre à plates coutures à la mairie, tout le monde disait : c’est normal ! À quoi pensait-elle de se présenter ? Aujourd’hui, quand une femme se présente à la mairie, personne ne tombe à terre en disant : elle est folle ! On va juste la regarder aller, comme les autres candidats, et la juger au mérite. C’est tout. »

Gertrude Laflèche avait contesté en vain l'avis d’expropriation de sa maison  située au 20 rue Champlain.

C’est tout ? C’est énorme.