Pour Daniel, un «saboteur» n’est jamais bien loin. Après 15 mois sans consommer, il se sert de son expérience pour aider d’autres personnes qui vivent la même détresse à la Maison Fraternité.

Le saboteur

CHRONIQUE / «C’est comme si un saboteur vivait à l’intérieur de moi», dit Daniel.

Un saboteur?

Oui, un saboteur, reprend l’homme de 47 ans.

«Il n’est jamais très loin. Il m’attend. Tout ce qu’il veut, c’est me faire consommer. Détruire ma vie à nouveau. C’est son but, son obsession. Si je lui en donne la chance, ça se passe vite de même…»

Daniel claque des doigts.

Et soudain, c’est comme si le saboteur était là, parmi nous. Il tient une bouteille d’alcool dans une main, un sac de cocaïne dans l’autre. Sa présence emplit le petit local de la Maison Fraternité d’Ottawa où se déroule l’entrevue.

Même après deux thérapies contre la dépendance et 15 mois d’abstinence, Daniel doit lutter quotidiennement contre les «pensées malsaines» que lui susurre son vieil ennemi.

Le saboteur connaît toutes ses faiblesses. Il l’incite à boire pour échapper à l’anxiété, au stress ou à une mauvaise passe. Ou encore pour célébrer une bonne journée. «Pour le saboteur, toutes les raisons de consommer sont bonnes», soupire Daniel, plus motivé que jamais à lui tenir tête.

Daniel me raconte ses virées qui duraient parfois trois jours. Trois jours sans dormir, à consommer sans arrêt alcool et coke. Une fuite en avant qui se terminait quand son corps s’effondrait d’épuisement. Il se réveillait groggy, avec des trous de mémoire, incapable de dire où il se trouvait. «Une fois, il a fallu que je demande à un passant pour réaliser que j’étais à Montréal…»

À la Maison Fraternité, on lui a réappris à manger sainement, à dormir à des heures régulières, à vivre d’une manière plus saine. À chasser les «pensées malveillantes» du saboteur.

Après 15 mois sans consommer, il se sent plus solide. Il anime même des ateliers contre la dépendance. «C’est une motivation supplémentaire. Il faut que je mette en pratique ce que j’enseigne aux autres», dit Daniel.

Assis sur une chaise voisine, Roch hoche la tête. Lui aussi connaît bien le saboteur. L’homme de 62 ans en est déjà à sa troisième thérapie à la Maison Fraternité. Il a sombré dans l’alcoolisme… en jouant au golf. «Dans mon cas, c’est une mauvaise habitude qui a pris de l’ampleur au fil des années.»

Il a commencé par une couple de bières après le golf.

Puis une couple de bières pendant le golf. À la fin, il buvait jusqu’à 6 bouteilles de vin par jour et consommait même à l’ouvrage.

«J’ai été longtemps un alcoolique fonctionnel. C’était avant que mon corps ne lâche. Avant que je devienne un zombie et que je commence à en perdre des bouts. Je me réveillais le matin avec des prunes ou un oeil au beurre noir, incapable de me rappeler la veille. Parmi les bouteilles qui traînaient, il y en avait toujours 2 ou 3 que je n’avais pas souvenir d’avoir bue…»

Dans le cas de Roch, il en est à sa troisième thérapie à la Maison Fraternité. «Rares sont ceux qui s’en sortent avec une seule thérapie», dit-il.

Après 10 mois d’abstinence, il se sent plus solide. Il a recommencé à travailler. Sa famille est derrière lui. L’été dernier, il a recommencé à jouer au golf. «Mais avec des gens qui ne consomment pas!», précise-t-il.

Il reste que l’alcoolisme est sournois, enchaîne Daniel. «Je suis très motivé à demeurer abstinent. Mais je suis conscient qu’il suffit d’un faux-pas, d’un mensonge à moi-même, et c’est la spirale de l’autodestruction».

«Dans mon cas, enchaîne Roch, le piège est de croire que je peux recommencer à boire tout en contrôlant ma consommation.»

Comme quoi, le saboteur est toujours là, tapi dans l’ombre.

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La Maison Fraternité organise une campagne de financement pour les francophones avec des problèmes de dépendance à l’alcool. Jusqu’au 15 avril, les gens sont invités à s’abstenir de consommer et à faire des dons avec l’argent ainsi économisé.

Pour contribuer: www.fonddubaril.com/don