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Patrick Duquette
Le Droit
Patrick Duquette
Les abus sexuels chez les garçons demeurent un sujet tabou.
Les abus sexuels chez les garçons demeurent un sujet tabou.

Le lourd secret des petits gars [VIDÉOS]

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CHRONIQUE / Petits garçons, ils ont été abusés sexuellement par un proche. Par un grand-père, un grand frère, un oncle. Dans le cas de Denis, c’est sa mère qui lui a fait des attouchements. On ne s’imagine pas cela, hein ? Une mère qui abuse de son fils de 13 ans.

« On dirait que les gens ne croient pas ça, que des femmes posent ces gestes-là, que c’est juste les hommes qui font ça. Moi, ça a bouleversé ma vie et ça a coïncidé avec le début de ma consommation de drogues », raconte Denis dans une capsule vidéo de sensibilisation aux abus sexuels chez les garçons.

J’ai rencontré Denis – mais aussi Normand, Robert, Alain, Daniel et Claude – dans un groupe d’entraide pour hommes abusés sexuellement durant l’enfance. C’est le seul groupe du genre en Outaouais. Et l’un des rares au Québec où le sujet demeure largement tabou.

Depuis un an, le groupe se rencontre une fois par mois sous la supervision de Jean-Martin Deslauriers, travailleur social et professeur de l’Université d’Ottawa. Même quand le financement a été coupé, il y a quelques mois, Jean-Martin a continué d’animer le groupe. Il ne pouvait se résoudre à abandonner ces hommes déjà trop souvent laissés à eux-mêmes.

Les ressources d’aide font cruellement défaut au Québec. La plupart des organismes n’acceptent que les femmes. Bien que certains CALAS, en Gaspésie et dans le centre du Québec, accueillent aussi des hommes.

En un an, une relation de confiance a pu s’installer dans le groupe de Jean-Martin Deslauriers. La présence du journaliste a vite été oubliée. Ces hommes d’âge mûr, qui ont mis 20, 30, voire 40 ans avant de confier leur secret, évoquent librement leurs démons entre eux.

Et c’est beau à voir.

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Daniel, c’est son grand-père qui abusait de lui. La figure d’autorité contre l’enfant de 8 ans, sage et obéissant. « Encore aujourd’hui, quand je revois les moments d’agression, c’est comme si c’était en couleurs, en 3D et en haute définition. Chaque fois, je me demande : pourquoi je ne lui ai pas mis mon poing sur la gueule ? Pourquoi je ne lui ai pas dit : crisse de cochon ? Et il se forme alors cette idée tordue : quelque part, j’ai consenti. Il faut que tu te battes longtemps contre cette idée. Dans ma tête, je sais que c’est zéro ma faute. Mais dans mes émotions, c’est encore 50-50. »

Claude, abusé par son grand frère, a aussi gardé le secret à l’époque. « La peur est tellement grande. On n’a pas les outils pour réagir. On fige. Encore aujourd’hui, je me pose la question : l’avoir dit, aurais-je pu arrêter un enfer qui a duré 4 ans ? Aurais-je été entendu par mes parents ? Par ma mère maniaco-dépressive, par mon père qui avait deux jobs ? La violence était bien présente chez nous. Aurais-je été battu, ridiculisé ? »

La peur d’être jugés, ignorés, rejettés, les a empêchés de se confier. Alain, agressé par un voisin à l’âge de 9-10 ans, est revenu à la maison en claquant des dents d’émotion. « Je suis allé en parler à mes parents. Ils m’ont dit : va te coucher, on va s’arranger avec ça demain… »

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Avec le mouvement #metoo, les victimes ont été invitées à dénoncer leur agresseur. Pourtant, une condamnation n’apporte pas nécessairement la rédemption. André, 53 ans, en sait quelque chose. Il était en centre jeunesse quand il s’est fait abuser. Cinq ans d’enfer dans un milieu censé le protéger. Il a attendu l’âge de 40 ans avant de poursuivre son agresseur. Celui-ci a fini par plaider coupable, après deux procès et 12 ans de procédures. Le tribunal a été une épreuve pour André. L’avocat de la défense a tenté de le discréditer, de lui faire porter l’odieux…


« « Même si la personne a eu sa sentence, ça ne me quitte pas. Comme si j’étais marqué à vie. J’ai gagné, mais je voulais pour lui la pire sentence possible. Ce n’est pas ce qu’il a eu. » »
André

Robert enchaîne : « On a assez d’avoir subi des abus dans notre enfance sans avoir à se faire abuser par un système judiciaire poche. »

Claude a réglé ça autrement. À 40 ans, il a confronté directement son frère. Pour lui dire ce qu’il avait ressenti. Pour décharger sur lui une partie de la honte. Malgré tout, il s’en veut encore. De n’en avoir parlé à personne.

C’est la chance d’en parler à quelqu’un que Jean-Martin Deslauriers a voulu leur offrir.

« On dit encore aux enfants de se méfier du monsieur louche qui offre des bonbons près des écoles. La très grande majorité des abus sexuels sont commis par des membres de la famille directe, élargie, ou des amis de la famille. Les enfants sont bien plus coincés dans le secret que s’ils ont à dénoncer un inconnu. »

Le mot de la fin ?

« Les gars, je trouve que votre courage est remarquable, a dit Jean-Martin en conclusion de la rencontre. D’en parler à d’autres gars, de prendre soin les uns des autres comme vous le faites, de vous encourager… Briser le silence, prendre la parole ensemble, et prendre soin de cette parole, je trouve cela remarquable. »

Et c’est vrai que c’est beau.

***

Le jour même où j’assistais au groupe d’entraide, le CISSSO confirmait une subvention de 19 500 $ pour offrir un second groupe de soutien en Outaouais. Il sera chapeauté par l’organisme Donne-toi une chance. Avec une collègue, Jean-Martin Deslauriers a aussi filmé des capsules de sensibilisation.

Les voici :