Patrick Duquette
Le maire de Russell, Pierre Leroux, propose de garder le nom de sa municipalité, mais en l’associant à un autre Russell
Le maire de Russell, Pierre Leroux, propose de garder le nom de sa municipalité, mais en l’associant à un autre Russell

Le canton de Larose, ça sonne bien, non?

CHRONIQUE / Dans la foulée de la mort de George Floyd aux États-Unis, les habitants du canton de Russell, dans l’Est ontarien, ont fait une découverte embarrassante. Le nom de leur patelin est associé à un propriétaire d’esclaves du XVIIIe siècle.

Du coup, le maire de la place, Pierre Leroux, s’est retrouvé avec une patate chaude sur les bras. Comme chaque fois qu’on revisite le passé à la lumière des valeurs d’aujourd’hui, il s’en trouve pour déboulonner des statues et rayer des noms de la carte.

À Russell, des citoyens trouvent intolérable que leur ville commémore Peter Russell (1733-1808), un fonctionnaire, homme politique et juge qui aurait notamment retardé une loi pour abolir l’esclavagisme au Canada. Ils réclament un changement de nom.

À l’opposé, il se trouve aussi des partisans du statu quo à Russell. Des gens pour qui le nom du canton évoque moins un obscur fonctionnaire du passé que le lieu où ils ont grandi et fondé un commerce.

Enfin, d’autres s’opposent à un changement pour des raisons plus pragmatiques. Modifier le nom d’une ville est synonyme de tracas administratif. À commencer par les foutus changements d’adresse…

Le maire de Russell, Pierre Leroux

Bref, le maire Leroux s’est penché sur la question: il propose de garder le nom de Russell — mais en l’associant à un autre Russell au passé moins outrageux que le premier.

Ainsi, tout le monde serait content: le nom de la ville ne serait plus associé à un esclavagiste, ça ne coûterait pas un sou et personne ne serait obligé de se faire suer avec un changement de nom.

Le meilleur des deux mondes, quoi!

Tout à sa réflexion, le maire Leroux s’est dit: il doit bien y avoir existé, de par le vaste monde, un Russell qui mérite d’être commémoré et dont le passé serait sans tache, non?

Et le maire d’enchaîner avec un appel à tous: suggérez-moi des Russell, a-t-il dit. Et les gens de lui proposer des noms. Qui, un philosophe anglais, qui un écrivain, qui un joueur de basketball…

Les possibilités ne manquent pas. Sur Wikipédia, la liste des personnalités portant le nom de Russell compte des dizaines de noms. J’y ai même relevé celui d’une actrice porno des années 1970…

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Ce qui me désole le plus dans le cas de Russell, c’est la pauvreté de la démarche historique.

Cette façon de jouer avec le passé comme on organise un tirage dans une tombola.

Suggérez-nous des noms, et le gagnant recevra une carte-cadeau au magasin du coin…

Au lieu de précipiter les choses, je pense que le conseil municipal de Russell devrait approfondir sa réflexion.

Notamment, en obtenant l’avis de sociétés d’histoire et de spécialistes en toponymie.

Si on associe le nom du canton à un autre Russell, pour découvrir quelques années plus tard qu’il méprisait les femmes ou les Juifs, on aura l’air fin.

Et puis, ça n’a pas de sens d’associer Russell à un philosophe britannique sans lien direct avec la région.

En passant, Peter Russell lui-même n’avait aucun lien évident avec le canton qui porte son nom.

Il n’a même jamais été considéré comme l’un des grands hommes de l’Ontario, selon le dictionnaire biographique du Canada.

Tant qu’à changer de nom, pourquoi ne pas en profiter pour commémorer le caractère francophone des comtés unis de Prescott et Russell?

Un nom comme Ferdinand Larose vient tout de suite à l’esprit.

Ce fut le premier agronome de Prescott-Russell. Un fier francophone qui a amené de nouvelles cultures dans la région, en plus de donner son nom à l’une des plus grandes forêts plantées d’Amérique, me rappelle l’historien Michel Prévost.

Le canton de Larose, ça sonne bien, non?