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Patrick Duquette
Le Droit
Patrick Duquette

La liste de livres

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CHRONIQUE / Ainsi, les jeunes caquistes proposent de rendre obligatoire la lecture d’une liste de grands romans québécois à l’école.

L’objectif?

Rassembler les citoyens québécois de toutes origines autour d’une «culture commune».

Maria Chapdelaine, Agaguk et Gabrielle Roy pour lutter contre Netflix et l’hégémonie culturelle américaine…

Justement, je me souviens d’avoir lu Le Survenant de Germaine Guèvremont au cégep. Un grand roman du terroir québécois. Une lecture incontournable, obligatoire. Je l’avais trouvé plate, mais plate! Un supplice alors que je lisais déjà de tout, et tout le temps à l’époque.

Je viens de le retrouver dans ma bibliothèque où il gît depuis, depuis… le cégep. J’en ai relu les premières pages. Le Survenant arrive sans façon, tout crotté, chez les Beauchemin. Il se rend à la pompe, sans demander la permission. Et il entreprend de se rincer dans l’eau du baquet, non sans éclabousser le rond de tapis, au grand désespoir de la maîtresse de maison…

«De ses mains extraordinairement vivantes, écrit Germaine Guèvremont, l’étranger s’y baigna le visage, s’inonda le cou, aspergea sa chevelure, tandis que les regards s’acharnaient à suivre le moindre de ses mouvements. On eût dit qu’il apportait une vertu nouvelle à un geste pourtant familier à tous.»

C’est beau, hein?

Il y a des livres qu’on savoure mieux une fois qu’on a acquis un certain vécu. Comme s’il fallait un minimum de maturité pour les digérer sans s’étouffer d’ennui. On devrait y penser avant de rendre certaines lectures obligatoires à l’école.

Et pourquoi se limiter à des oeuvres québécoises?

Au cégep, on m’a obligé à lire Camus. La Peste d’abord, un classique français redevenu d’actualité avec la pandémie. Mais aussi L’Étranger avec ses premières phrases qui vous saisissent à la gorge: Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas.

J’ai adoré Camus. Un copain, à la boutique de sport où je travaillais, l’avait lu aussi. Nous avions discuté du passage où l’Étranger tue l’Arabe sur la plage, apparemment sous l’influence du soleil éblouissant. Sans transition, mon pote m’avait ensuite parlé d’une fille dont les ongles longs le faisaient fantasmer. Curieux où mènent parfois les discussions littéraires entre cégépiens.

<em>L'Étranger</em>, d'Albert Camus, fait partie des livres qui peuvent susciter d'étonnantes discussions chez les cégépiens.

On m’a fait lire Koestler aussi, un journaliste hongrois emprisonné et condamné à mort durant la guerre civile espagnole. Il a survécu à sa propre condamnation. J’ai relu ce passage où Koestler est escorté vers sa cellule, après un interrogatoire.

«L’inspecteur qui m’avait fouillé était de bonne humeur. Il étendait la main vers une porte ou une autre en imitant de l’index le geste de tirer.

— Boum, boum, disait-il, les rouges, tous des rouges. Demain, ils seront morts. Les yeux s’écarquillèrent. Derrière chaque judas, il y avait une prunelle.

— Toi aussi, demain, tu seras mort, dit l’inspecteur.»

Au début, j’ai pensé que la suggestion des jeunes caquistes visait à inculquer le goût de la lecture. Mais non, leur objectif est nationaliste. Ils veulent cimenter l’esprit national autour d’un même cursus d’oeuvres québécoises.

Si c’est de cela qu’on parle, de renforcer une culture commune pour contrer l’hégémonie américaine, alors il ne faut pas se refermer sur nous-mêmes. Il faut faire exactement le contraire: s’ouvrir au monde, faire découvrir les autres littératures.

Quand j’ai pu lire aussi bien en anglais qu’en français, un autre monde s’est ouvert à moi. Je rêve de pouvoir lire des oeuvres originales en allemand, en chinois ou en russe.

Ce n’est pas en se refermant sur elle-même qu’une nation devient plus forte. Si vous voulez nourrir les romanciers québécois de demain, faites leur lire de tout.

Une liste de livres?

Faites-en plutôt des dizaines, des centaines de listes. Des livres anciens, modernes, d’ici, d’ailleurs, des romans, des bandes dessinées, des livres scientifiques, des livres d’histoire…

En 51 ans, j’ai lu trop de livres pour me contenter d’une seule liste.