Patrick Duquette

La fin du gazon

CHRONIQUE / Ainsi un couple du village de Masham refuse délibérément de tondre son gazon. Au risque d’écoper d’une amende de 400 $ pour entorse au règlement municipal.

Samuel Cloutier et Jazmine Maisonneuve refusent non seulement de tondre leur pelouse, ils ne veulent pas de pelouse du tout. «Nous n’avons pas semé de gazon de manière délibérée parce qu’en fait, nous voulons un pré», a expliqué la dame à CBC.

Un pré peuplé de fleurs sauvages roses, blanches et mauves qui servira d’habitat aux abeilles et aux papillons. Et son conjoint d’ajouter: «Nous pensons que c’est beaucoup plus beau que le gazon brûlé, tondu et brunâtre de nos voisins…»

Autant vous le dire tout de suite: je suis 100 % de leur bord.

Dans la vie, il y a les gens qui raffolent d’un gazon vert, impeccable et sans mauvaises herbes. Qui rêvent d’une pelouse aussi nette qu’un vert de golf, fantasme ultime des banlieusards nord-américains. Mon père était de cette école, mon défunt beau-père aussi, et je soupçonne plusieurs de mes voisins d’en faire partie.

Moi, que voulez-vous, j’aime la beauté des fleurs sauvages. Le violet spectaculaire des vipérines, le mauve plus doux de la chicorée, les blanches ombelles des carottes sauvages ou encore le rose parfumé des asclépiades. C’est vous dire: j’apprécie même le jaune vif des pissenlits. Au grand désespoir de ma blonde qui voudrait les voir disparaître à tout jamais de notre parterre.

Mon admiration pour les fleurs sauvages n’a rien à voir, ou très peu, avec les enjeux environnementaux liés aux pelouses résidentielles. Car il y en a.

Les beaux gazons verts des jardins anglais réjouissent l’oeil des puristes. Mais ils sont des déserts pour les insectes pollinisateurs indispensables à la production agricole et dont le déclin inquiète les scientifiques.

Même le maire de La Pêche, Guillaume Lamoureux, est embêté par le zèle de ses fonctionnaires à l’endroit du couple de Masham. Le règlement limitant à 15 cm la hauteur d’une pelouse est «obsolète et inapplicable», admet-il d’emblée.

La lutte contre les mauvaises herbes devrait se limiter aux espèces vraiment nuisibles, laisse-t-il entendre. Comme l’herbe à poux, l’herbe à puce, le panais sauvage ou la berce du Caucase.

Si ça peut encourager le maire Lamoureux, des municipalités québécoises réhabilitent ce qu’on appelle les «mauvaises herbes».

Dans le Bas-Saint-Laurent, Saint-Jean-de-Dieu, a redonné ses lettres de noblesse à l’asclépiade, une plante considérée comme nuisible, mais essentielle à la survie du papillon monarque. Une quarantaine de municipalités du Québec sont devenues des villes amies du monarque depuis juin 2017.

Je ne comprendrai jamais cet engouement pour le gazon vert. Tiens, j’ai croisé une voisine l’autre jour. Assise sur son balcon, elle se désolait de l’état lamentable de sa pelouse, malmenée par la canicule et les sels de voirie de l’hiver précédent.

Elle m’a désigné des petites repousses ici et là, sur son parterre. «On dirait du blé. J’ignore comment m’en débarrasser. Tu sais ce que c’est? m’a-t-elle demandé.

Si je sais ce que c’est?

J’ai tout de suite reconnu du pâturin des prés. Une graminée qui fait partie, tout comme la fétuque et le ray-grass, de toute bonne semence… à gazon.

«Oui, je sais ce que c’est, ai-je dit à la voisine. Cette petite plante qui ressemble à un épi de blé, que tu trouves si laide et insignifiante… et bien, c’est du gazon, tout simplement.»