« J’ai toujours aimé aider mon prochain », raconte Roger Pollender, cuisinier en chef du Gîte Ami.

La cuisine de Roger

CHRONIQUE / Roger Pollender avait couché quelques mots sur le papier, quelques mots qui résument le drame de sa vie.

« La vie, a-t-il commencé en tenant d’une main un peu tremblante sa feuille de papier lignée, la vie peut changer en peu de temps. J’ai perdu ma femme Denise et j’ai fait une dépression. »

Il a interrompu sa lecture. « C’est tough de dire ça », a murmuré le solide gaillard de 55 ans.

Il a repris, les yeux agrippés à sa feuille de cartable : « Je me suis mis à boire tous les jours. Je me suis mis à boire du matin au soir. J’ai tout perdu. Je me suis retrouvé à la rue. Ça fait huit ans que Denise est décédée. Et ça fait mal encore. »

Roger ne s’est jamais vraiment remis du décès de Denise. C’était l’amour de sa vie. Encore aujourd’hui, il est incapable d’en parler. Les mots restent coincés dans sa gorge.

Mais il a fait du chemin. Des thérapies. Du bénévolat. Beaucoup de bénévolat. 

Il a fini par se dégotter du boulot. 

À force d’efforts et de persévérance, Roger est devenu le cuisinier en chef du Gîte Ami. Lui, un ancien usager du refuge pour sans-abri.

Et c’est un sacré cuistot. Peut-être le meilleur que le Gîte Ami ait jamais connu. 

Depuis qu’il a pris la cuisine en charge, elle n’a jamais été si bien tenue. 

« Il mène la cuisine d’une main de fer dans un gant de velours », raconte Pierre Ricard-Desjardins, membre du conseil d’administration du refuge.

Le Gîte Ami a eu sa part d’ennuis avec les inspecteurs du MAPAQ. 

Sa cuisine n’a pas toujours été une référence en matière de salubrité. 

« Mais on a passé à 100 % la dernière inspection. Grâce à Roger. Il prend ça au sérieux. Et avec raison. La cuisine est étincelante. En plus, il est toujours de bonne humeur. Autour de lui, il y a beaucoup de joie, de sourires. Dans un milieu où c’est parfois tendu comme atmosphère. »

Roger Pollender a su remettre les pendules à l'heure dans la cuisine du Gîte Ami.

Roger hoche la tête en signe d’approbation. Il m’a fait visiter sa cuisine. Il ne laisse personne y entrer sans se laver les mains. Il a insisté pour que j’enfile un filet sur la tête. J’ai eu une pensée pour l’ancien chef du Bloc, Gilles Duceppe, et son célèbre bonnet…

« J’ai toujours aimé aider mon prochain, raconte Roger. Tant qu’à rester à la maison à ne rien faire, autant me rendre utile. C’est aussi une façon de me remettre de ce que j’ai vécu. Quand je cuisine, j’oublie mon mal. Je pense seulement à bien faire mon travail. J’essaie de rendre heureux les gens autour de moi. »

Cinq jours par semaine, Roger prépare des repas pour une soixantaine de personnes. 

Il improvise le menu à partir du contenu de son garde-manger rempli de dons et des denrées de Moisson Outaouais. 

Hier, c’était de la soupe. Avant-hier, du pâté chinois. 

D’autres fois, c’est du poulet ou du macaroni. Sa spécialité ? Les côtes levées.

Oui, il y a beaucoup d’amour dans la cuisine de Roger. De l’amour pour le travail bien fait. Mais aussi de l’amour des autres. Il m’a présenté « Pat », son marmiton, un garçon roux qui s’affaire à peler des patates. « Roger me garde dans le droit chemin », confie-t-il.

« Comme disait l’abbé Pierre, poursuit Pierre Ricard-Desjardins, la meilleure manière de sortir de notre misère, c’est encore d’aider les autres. »

« Ouais, et le temps passe plus vite ! » renchérit Roger de sa grosse voix caverneuse.

Les phrases que Roger Pollender a couchées sur papier, c’est le début d’un mot de remerciement. Il compte le lire lors du 5e Show du Gîte Ami, le 1er juin prochain. 

Pour la première fois de son histoire, le refuge remettra un prix pour souligner un parcours exceptionnel.

Êtes-vous heureux de votre vie, Roger ?

« Ça commence à être bien, répond-il. Ici, j’ai le sentiment de faire une différence. »