Patrick Duquette
Laurie-Anne Vézina, 17 ans, rêve d’une carrière de pédiatre.
Laurie-Anne Vézina, 17 ans, rêve d’une carrière de pédiatre.

Injection d’humanité

CHRONIQUE / Laurie-Anne Vézina, 17 ans, rêve d’une carrière de pédiatre.

Par un curieux détour, la pandémie l’amène depuis un mois à travailler auprès des vieux, dans un CHSLD frappé par une éclosion de COVID-19 à Gatineau.

«Je travaille avec des personnes âgées qui se sentent seules, plus seules que jamais», raconte l’étudiante en secondaire V du Collège Saint-Alexandre.

Comment s’est-elle retrouvée là?

Rien de compliqué: après un mois de confinement, elle en avait assez de se tourner les pouces. Son employeur avait fermé ses portes, l’école aussi. «J’étais disponible à temps plein et je me cherchais quelque chose à faire», résume-t-elle en riant.

Sur Facebook, elle a vu passer une annonce. On cherchait du monde pour prêter main-forte au personnel débordé des CHLSD.

Elle a donné son nom…

Une entrevue et une formation plus tard, elle commençait à travailler, fin avril, comme aide-préposé au CHSLD Lionel-Émond. À temps plein, 40 heures par semaine, à près de 22 $ de l’heure. Pas mal pour une étudiante…

Même si elle oeuvre en zone froide, elle est à deux pas de la ligne de front. La COVID a infecté 21 résidents de l’établissement, et provoqué 6 décès…


« Ils voient bien que je suis plus jeune que les autres travailleurs. Des fois, ils me protègent, ils sont plus attentionnés. »
Laurie-Anne Vézina

Et tu fais quoi, au juste, Laurie-Anne?

«Grosso modo, nous sommes là pour aider les préposés. Dans les corridors, il y a des chariots de linge propre et des chariots de linge sale. C’est nous qui les ramassons. On fait des lits. On s’occupe de petits travaux pour rendre la tâche des préposés plus facile», dit-elle.

La partie la plus intéressante de son boulot? Injecter une dose d’humanité dans le quotidien des résidents.

«On va beaucoup s’occuper d’eux, reprend-elle. Jouer avec eux, parler avec eux, se promener avec eux à l’intérieur de la résidence. Les amener prendre l’air sur le balcon. Leur changer les idées, quoi. C’est difficile pour eux de ne pas voir leur famille.»

Et tu joues à quoi avec eux?

«Avec un monsieur, je joue souvent aux cartes. À une sorte de variante de «Pige dans le lac». Tout le monde ici joue à ce jeu.  Je suis arrivée ici avec une connaissance très limitée des jeux de cartes. Mais les résidents m’ont montré à jouer!»

De quoi parlez-vous en jouant?

«En fait, on ne parle pas beaucoup. On rit beaucoup. Quand on réalise, par exemple, qu’on vient de piger une bonne carte. Nos échanges sont faits de petits regards entendus. De rires complices. De signes de tête. Pas nécessairement besoin de se parler. On se comprend autrement.»

«Tu sais, la majorité ne se souvient pas nécessairement de beaucoup de choses. Ils sont confus. Leur prendre la main, leur dire bonjour suffit à les faire sourire. Les quelques-uns avec qui on discute nous parlent de leur métier, de leurs enfants, de leurs petits-enfants. Ils nous disent combien ils sont fiers d’eux.»

Elle m’a parlé de cette dame qui adore dessiner. «Elle habite le CHSLD Lionel-Émond depuis des années. On s’entend bien. Je l’installe avec ses crayons et son cahier à colorier. Quand j’ai le temps, je dessine un peu avec elle. Elle me remercie d’être là. Ils s’ennuient. Ça leur fait plaisir qu’on prenne le temps de s’asseoir avec eux. Les préposés n’ont pas tellement le temps de le faire tellement ils sont occupés.»

Sens-tu qu’à travers toi, Laurie-Anne, ils donnent de l’amour qu’ils destineraient à leurs proches?

Elle a réfléchi un moment. «Ils voient bien que je suis plus jeune que les autres travailleurs. Des fois, ils me protègent, ils sont plus attentionnés.»

Je l’écoutais, et j’étais ému.

Jouer aux cartes, dessiner, prendre la main, dire bonjour…

C’est fou comme des gestes anodins s’emplissent d’humanité ces jours-ci.