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Patrick Duquette
Le Droit
Patrick Duquette
Ces temps-ci, le retour à la normale a des odeurs de gaz d’échappement.
Ces temps-ci, le retour à la normale a des odeurs de gaz d’échappement.

Du gigot et des gaz d’échappement

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CHRONIQUE / La sentez-vous ? La humez-vous ? Cette odeur subtile qui s’instille soudainement derrière toute chose ?

Je ne parle pas de l’odeur organique du printemps qui émerge peu à peu de la couche de neige fondante…

Non, je parle de l’odeur de la normalité. Du retour à la normalité, devrais-je dire, après un an de pandémie.

Il y a des signes qui ne trompent pas.

Tiens, cette semaine, je revenais de chez le dentiste avec ma fille. Il était peut-être 16 h 30, j’ai décidé de couper par des Allumettières en me disant que ça irait plus vite. Erreur ! Je me suis retrouvé coincé dans un embouteillage monstre.

« Eh, tabarn…, ai-je échappé en comprenant que je m’étais moi-même pris au piège.

— Quoi papa ? m’a demandé ma fille, choquée par le gros mot.

— Tabarnouche, ma chérie, c’est qu’il y a du trafic ce soir ! »

D’abord, je n’y ai pas cru.

Voilà un an que les routes sont vides, ou à peu près vides à toute heure du jour ou de la nuit. Je me suis étiré le cou, je me suis dit qu’il devait y avoir un accident devant, un barrage, n’importe quoi…

Mais non. J’ai dû me rendre à l’évidence. Après un an de télétravail, à sortir presque juste pour les courses ou pour aller courir, j’étais coincé dans un vrai de vrai bouchon de l’heure de pointe comme il en existait avant la pandémie.

Alors je l’ai sentie, je l’ai humée, pour la première fois depuis longtemps : l’odeur du retour à la réalité. Elle sentait les gaz d’échappement, et je me suis dit que la normalité d’avant ne me manquait pas tant que cela, finalement.

Le lendemain, ma vieille mère (je dis ça affectueusement) nous faisait parvenir un courriel jubilatoire à ma blonde et moi. « Bonjour mon beau, bonjour ma belle, nous avons un rendez-vous pour notre vaccin le 30 mars. Et nous sommes remplis d’espoir ce matin pour des jours meilleurs. »

Et soudain, le retour à la normalité a revêtu le parfum suave du gigot d’agneau que ma mère, ma vieille mère, a le don d’apprêter comme nulle autre au monde. Pour moi, les retrouvailles ont toujours une appétissante odeur de viande rouge bien épicée, et il y a une éternité que je ne l’ai pas respirée.

Je joggais sous le chaud soleil printanier, cette semaine, et je me sentais renaître à la vie. J’ai développé un tic durant la pandémie. Depuis l’interdiction de se déplacer d’une région à l’autre, je surveille les plaques de l’Ontario. C’est plus fort que moi. En joggant ou en voiture, je scrute les plaques d’immatriculation. Je fais du profilage d’Ontariens. Ce que je ne faisais jamais « avant ».

Chaque fois que je détecte la voiture d’un Ontarien, j’ai un petit mouvement de révolte intérieur. Avant de me dire : il a sûrement une bonne raison de traverser au Québec, il travaille ici, il vient de déménager, il vient voir sa vieille mère malade…

Mais c’est plus fort que moi : je scrute, et je scrute les plaques, et je me déteste de faire cela.

Chaque fois, je pense à ce film que j’ai tant aimé, La vie des autres, qui décrit le climat de suspicion régnant en ex-Allemagne de l’Est où les voisins se dénonçaient entre eux, où la police secrète arrêtait les citoyens qui défiaient l’idéologie en vigueur.

Voilà plus d’un an qu’on vit dans la peur du virus. Un an qu’on vit à distance, à se surveiller soi-même, à surveiller les autres, à les dénoncer même parfois au nom du bien commun.

Tout cela laisse des traces.

Il y a toujours un prix à payer quand l’odeur qu’on distille dans une société est celle de la peur. Même si c’est pour son bien, même si c’est la raison d’État qui l’impose. Cela nous transforme inévitablement comme société, comme individu aussi.

Vivement le gigot d’agneau.